Le retour de Münchhausen
- Автор: Кржижановский Сигизмунд Доминикович
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Christian Bourgois
- ISBN: 9782864323518
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Le retour de Münchhausen». Краткое содержание книги:
— Si les zéros veulent avoir un tant soit peu d’importance, ils n’ont qu’une position possible : à droite.
Le journal replia ses feuilles et c’est alors que mon regard interrogateur rencontra les yeux gigantesques, sortant des orbites. J’eus un involontaire mouvement de recul, mais un bras d’une fantastique longueur me rattrapa. Son pouce et son index, démesurés au détriment des autres doigts, évoquaient une pince. La pince me captura à l’extrémité du banc et me pressa les doigts :
— Je me présente : je suis le Précis-pour-Chercheur-de-Petite-Bête. Et vous ? C’est une idée, soufflèrent ses narines dilatées, ou on dirait que vous aussi vous sentez le livre ?
— Sûr qu’on ne saurait vous taxer d’imprécision, éludai-je.
— À tel point, reprit l’homme-pince dans un sourire qui découvrit ses dents de divers calibres, qu’il n’y en a pas une pour m’appeler sa « Grosse Bébête jolie ».
— Allez savoir, repris-je osant un timide compliment : le monde recèle si peu de beauté et tant de mauvais goût.
— Oui, pire c’est, mieux c’est. Avant, on appelait ça « l’harmonie préétablie », harmonia praedestinata. Mais si vous voulez m’utiliser comme Précis, vous n’avez qu’à demander. Tous les chiffres, du zéro à l’infini sont à votre service.
Je tirai mon carnet de notes.
— Combien de suicides au cours de la guerre civile ?
— Zéro.
— Comment ça ?
— Comme ça : vous n’avez pas le temps de vous trucider, que les autres vous ont déjà zigouillé…
9
Cependant, le vent d’octobre avait arraché aux arbres des rues leurs ultimes feuilles, le mercure des thermomètres et les jours avaient raccourci, la neige avait recouvert les toits des maisons et la terre. Je me réchauffais d’ordinaire en marchant d’un bon pas. Un jour que je dépassais une procession de tramways cliquetant lentement le long des rails gelés, je notai que sur la plateforme avant de chacun d’eux, sur un petit banc à côté du wattman, se trouvait systématiquement un vieillard courbé par le poids des ans, ses cheveux affleurant, neigeux, par-dessous sa chapka. Je me figeai et laissai passer devant moi une file de wagons : partout, près du levier du wattman, j’entrevis les visages de ces vieillards chenus. Perplexe, je demandai à un passant :
— Qui sont ces hommes ?
— La gent sablonnière, grommela mon interlocuteur avant de poursuivre son chemin.
Je me rendis de ce pas à la bibliothèque du Musée d’Histoire. Une dizaine de nez aristocratiquement bossués et autant de lippes dédaigneuses défilèrent dans mon esprit. Je demandai le Registre et entrepris de feuilleter les généalogies : je trouvai toute une lignée de Gué-Larivière, une famille de Moulin-Fondrières, mais de Sablonniers ou de Sablonnières, point.
Qu’est-ce que cela signifiait ? Méditant sur le sort de l’antique gent sablonnière perdue pour les livres, je quittai la bibliothèque et, dans la rue, tout s’éclaircit bientôt : tandis que je descendais une des sept collines sur lesquelles s’étend Moscou, je vis un nouveau wagon qui, grinçant de toutes ses ferrailles, essayait en vain de grimper la pente. Alors, sur un signe du wattman, le vieux sablonnier quitta la plateforme et clopina le long du rail devant le tram : le vieil homme, comme on dit chez nous, sucrait manifestement les fraises ou, comme disent les Russes, il perdait du sable à chaque pas. Et le tramway, toussant et bringuebalant de vieillesse lui aussi, put tranquillement, grâce au sablage, s’engager sur la pente.
Avec ce système, les tramways, là-bas, ne sont de quelque commodité que pour les fonctionnaires qui peuvent ainsi arriver en retard au bureau. Pour ma part, je ne confiai qu’une fois ma personne à ces tortues de fer et je dois reconnaître qu’il s’en fallut d’un cheveu qu’elles ne m’emportassent… fort loin. Figurez-vous que, m’embrouillant dans le compte des arrêts, j’avais acheté un billet à huit kopecks, au lieu de onze. Le contrôleur me prit sur le fait. Le délit fut consigné, le dossier fut expédié pour instruction, puis se retrouva, ainsi que moi-même, devant les tribunaux. L’audience de cette affaire de trois kopecks eut lieu à la Cour Suprême : je fus mené, entre deux sabres, au banc des accusés. Une foule immense de curieux avait empli la salle. Les mots : « peine capitale », « châtiment suprême » étaient dans toutes les bouches.
Je bâtis ainsi ma défense : puisque mon acte, tenu pour délictueux, était le produit d’un ensemble de réflexes conditionnés, il me semblait logique que la peine fût à son tour conditionnelle. Après délibération, la Cour rendit son verdict : déclaré coupable, j’étais condamné à être fusillé par un peloton armé… de pistolets à eau.
Au matin de l’exécution on me colla au mur, face à une douzaine de canons de pistolets. Je n’eus pas le temps de ciller qu’une salve retentit : j’étais fusillé. Levant mon chapeau, je fis des excuses pour le dérangement et m’en fus tranquillement, en qualité, cette fois… de cadavre conditionnel.
Comme il est de coutume de fusiller à l’aube, les rues étaient aussi vides que les allées d’un cimetière. De plus, c’était un dimanche, jour où la vie se réveille un peu plus tard que d’habitude. Je marchais, vaguement excité, sentant encore pointées sur moi les armes du peloton d’exécution. La ville émergeait petit à petit du sommeil. Estaminets et débits de bière rouvraient leurs portes. J’avais la gorge sèche. Je poussai une des portes surmontées d’une enseigne jaune-vert et fus aussitôt assailli par l’odeur de bière et le brouhaha. Je pris une table, examinai les chopes et les visages alentour, et éprouvai un fort sentiment d’étrangeté : aucun des consommateurs, le nez plongé dans sa bière, ne bavardait avec les autres, et en même temps tous parlaient sans discontinuer. Prêtant l’oreille, je commençai à distinguer les mots : il y en avait moins que de locuteurs, car tous les clients répétaient, se contentant de très légères variantes, la même injure nationale. Au fur et à mesure que la bière descendait dans les chopes, les visages de plus en plus rouges, les yeux injectés de sang se faisaient plus furieux et on eût dit que l’air exsudait par tous les pores ces jurons choisis. Tous les visages, tous les yeux s’évitaient soigneusement, nul n’en voulait à personne, seul un palmier artificiel tressautait nerveusement du bout de ses piquants, sous la grêle incessante d’insultes. Effaré, j’appelai du doigt le garçon que je priai de m’éclairer sur ce qui se passait. Il eut un sourire paresseux et m’informa :
— Des commerçants.
— Et alors ?
— Faut comprendre : ils sont là, six jours sur sept, à tout supporter des clients : hommes ou marchandises, pas le moindre répit ! On n’arrête pas de les tripoter, de les tripatouiller, de demander, de redemander, y’a toujours quelque chose qui ne va pas, et que je te déballe, et que je te remballe, que je mesure, que je remesure, sans qu’ils puissent l’ouvrir. Alors, ils se taisent six jours d’affilée, mais le septième…
Balayant d’un coup de serviette sur la table une cosse de haricot, il regagna son comptoir.
Je ne pus m’empêcher de sourire : ainsi ces gens, mettant à profit la trêve dominicale, régurgitaient-ils tout ce qu’ils avaient avalé durant leur longue semaine de labeur.
Je souris, oui, mais pas en raison des bordées d’injures qui résonnaient autour de moi, à un souvenir vague plutôt, soudain ressurgi en moi : je me remémorai – sans doute ne l’avez-vous pas oublié non plus – l’étonnante corne du courrier dans laquelle, tel un escargot dans sa coquille, s’était lovée la chanson gelée pour, à l’occasion, se mettre à célébrer la venue du printemps et de la chaleur. Mais l’injure est mieux lotie que la chanson. Las ! À l’éphéméride du poète, il n’est point de dimanches ni de résurrections. Et s’il réussit à ne pas geler en chemin, son cœur n’en garde pas moins la brûlure du gel. C’est ainsi que, cadavre conditionnel, je méditais, à une table d’estaminet, sur les réflexes conditionnés.