Le retour de Münchhausen
- Автор: Кржижановский Сигизмунд Доминикович
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Christian Bourgois
- ISBN: 9782864323518
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Le retour de Münchhausen». Краткое содержание книги:
— Il est dit dans la chronique : « Cité de fumée. » Et aussi : « Au-dessus de la Moscovie, rouge sang le soleil perçant au matin la fumée. » Et dans le Domostroï25 : « Comme les abeilles, les anges s’éloignant à tire-d’aile de la fumée. » Et quand nous n’eûmes plus rien d’anges, les fumées montèrent de l’espace dans le temps et vint un « Temps de Troubles », voilé comme par un rideau de fumée. Le temps lui-même n’est plus que trouble, les siècles se confondent, le treizième a pris la place du vingtième. Inde : la révolution ! Un de nos grands hommes l’avait déjà intitulée : Fumée26. Un autre, avant encore, parlait dans ses écrits des « Fumées de la Patrie », si « douces et chères27 ». Et les friands de fumées, les amateurs de fumeuses gâteries, les dégustateurs de carbone n’ont cessé de croître en nombre, jusqu’à ce que la patrie, se réduisant de plus en plus, partie en fumée, ne devînt fumée à son tour, cette fumée « si douce et chère » à leurs yeux. Jetez un regard aux cadrans des pendules des rues : les flèches n’y tressautent-elles pas de dégoût en secouant la noire fumée et la suie des secondes ? Vos yeux ne pleurent-ils point, rongés par la fumée des temps ? Ne… À propos, comtesse, votre poêle fume un peu. Permettez que j’emprunte votre tisonnier…
L’hôtesse et moi échangeâmes un regard. Tout soudain, le prophète visionnaire devina que ses anticipations sur la fumée m’avaient été vendues dans le même lot que le tisonnier. Désireux d’atténuer la gêne subite, je pris la parole à mon tour, proposant à l’attention de mes interlocuteurs toute une collection de nouvelles importées d’Occident. Le prophète était assis, le menton sur les mains, et les mèches pendantes de ses cheveux me masquaient l’expression de son visage. La comtesse, toutefois, rayonnait positivement de plaisir et en redemandait encore et encore. J’évoquai le fracas de chutes du Niagara des grands centres européens, les nuits transformées en jours électriques, les flots d’automobiles, les raouts diplomatiques, les séances de spiritisme, les toilettes à la mode, les séances de l’Internationale d’Amsterdam, les voyages du roi d’Angleterre, la vogue du boston et les étoiles montantes du music-hall, Churchill et Chaplin, ainsi que… À travers une brume bleutée (le poêle, en effet, faisait des siennes), j’avais la vision fugitive du visage de mon auditrice fondant de bonheur et, sans prévoir les conséquences, je poursuivais à perdre haleine. Parvenu à la description de l’audience qui m’avait été accordée par l’empereur de toutes les Russies, je levai les yeux… et, soudain, ne vis plus la comtesse. Son fauteuil était vide. Perplexe, je me tournai vers le visionnaire. Il se leva et, après un soupir :
— Non, plus de tisonnier. Et plus de comtesse : elle a fondu. Et vous êtes un assassin.
Puis, relevant le bas de son pantalon, il enjamba la flaque qui, peu auparavant, était la comtesse. Il ne me restait qu’à faire de même. Liés par le secret, nous sortîmes, fermant soigneusement la porte derrière nous.
Une rue tortueuse, des réverbères troubles s’efforçant vainement, de leur rai de lumière, de s’agripper les uns les autres. Nous marchions muettement entre deux rangées de murs vides. Soudain, sur l’un d’eux, quatre lettres à la peinture encore fraîche : SSSR28. Mon compagnon tendit le bras vers elles :
— Lisez.
J’obtempérai, m’efforçant de déchiffrer le sigle. Il secoua furieusement sa chevelure :
— Balivernes ! Écoutez, je vais vous révéler le cryptogramme découvert par les initiés : SSSR – Sancta, Sancta, Sancta Russia, Russie trois fois sainte. À ausculter les lettres, à les écouter respirer, vous ne retenez plus que leurs expirations. Moi, je peux les entendre inspirer : elles disent vrai, vrai ! la Russie une et trois fois sainte… à l’image de Dieu.
La rue tortueuse nous emmena plus loin. Nous arrivâmes à un carrefour et mon compagnon se figea brusquement :
— Il m’est impossible de continuer.
— Pourquoi ?
— Ici commence la rue pavée, lâcha le prophète d’une voix sourde, et les gens de ma profession ont tout intérêt à se tenir éloignés des pierres.
Laissant la silhouette immobile de mon compagnon au bord du ruban asphalté, j’abordai les pavés d’un pas martial. Grâce à Dieu, il n’est pas de prophète chez les Münchhausen !
Une pensée marchait d’un même pas à mes côtés : deux millions de dos, des coins sombres, une vie cloisonnée par la peur de la délation et des tchékisitions29… On lève les yeux vers des yeux, et on ne rencontre que le canon d’une arme, un dos à dos* sans fin. L’expérience devait aussitôt conforter ma pensée dans ce qu’elle avait de plus sombre. Apercevant un homme qui s’éloignait précipitamment d’une maison, je l’arrêtai par cette question :
— Où allez-vous ?
— Au gré du vent.
Ces mots empreints d’amer lyrisme se gravèrent à jamais dans ma mémoire. « Pauvre homme solitaire – me dis-je, en suivant du regard celui qui recherchait ainsi un coin tranquille –, il n’a ni ami ni amante à qui se confier, il ne lui reste qu’à partir… au gré du vent ! » Deux millions de dos, et un tas de coins sombres.
8
Le conférencier fait une pause : sa pomme d’Adam replonge dans l’ouverture de son col pour y prendre quelque repos. Le bouton de sonnette, en revanche, soudain bousculé, a un ou deux déclics, et la lumière jaillit sur l’écran. Un « ah » de frayeur balaie la salle comme un vent de tempête. Butant les unes contre les autres dans l’obscurité, des dizaines de personnes se précipitent vers les portes.
— Lumière ! crie le conférencier. Puis, quand les lumignons se sont rallumés : Regagnez vos places, je poursuis.
La diapositive qui vous a tant effrayés, ladies and gentlemen, mériterait, me semble-t-il, des émotions bien différentes. Devant vos yeux a jailli, pour s’éteindre aussitôt, la très éphémère existence d’une créature incarnant l’idéal de justice sociale. Chaque partie de son corps correspond donc strictement, par la taille, à sa valeur intrinsèque. En d’autres termes, vous avez vu ce qu’on appelle « l’homme statistique », dont le portrait est déjà familier à ceux qui, par exemple, ont eu affaire aux problèmes d’assurance des ouvriers30. La constitution de l’homme statistique est la suivante : chacun de ses organes est exactement proportionnel à la somme versée à l’assuré en cas de perte de cet organe ; ainsi les yeux de l’homme statistique (organes nettement moins gros chez vous et moi que, disons, les fesses, ce qui est parfaitement injuste puisque leur valeur est considérablement plus grande pour le travail), ses yeux, donc, sortent de ses paupières gonflées, en énormes ballons ; son bras gauche descend à peine jusqu’à sa hanche, cependant que le droit a les doigts qui traînent par terre, et ainsi de suite. J’avoue que, la première fois qu’il me fut donné de voir les globes oculaires proéminents de cet individu construit avec tant de précision, je fus à deux doigts de m’étonner. Toutefois, outre la maxime d’Horace : « Ne t’étonne de rien », j’en ai une autre, de ma fabrication : « Ne cherche pas à étonner. » Donc, je rencontrai cet être idéalement bâti sur un banc public d’un boulevard de Moscou. Des gamins gambadaient devant nous, en léchant des bâtonnets de glace. Les cireurs de chaussures donnaient la chasse aux bottes sales. Le visage de mon voisin de hasard, que je trouvai déjà assis sur le banc, était dissimulé par un journal. Mes yeux glissèrent sur ce paravent de papier et je lançai :
— Tiens, les réformistes ont de nouveau viré à droite.