Le retour de Münchhausen
- Автор: Кржижановский Сигизмунд Доминикович
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Christian Bourgois
- ISBN: 9782864323518
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Le retour de Münchhausen». Краткое содержание книги:
Une multitude d’affiches placardées sur tous les murs et palissades donnait aux passants des conseils pratiques, tels que : « Le poisson se gâtant par la tête, mange-le par la queue. » Ou bien : « Si tu veux ménager tes semelles, marche sur les mains. » Je ne saurais me les remémorer tous. Les affiches des théâtres rivalisaient avec celles de la propagande, annonçant mises en scène grandioses et spectacles de masse. Emporté par la vague, je ne pouvais me contenter d’une place de spectateur et proposai aussi quelques plans et projets. Je devins ainsi conseiller d’un metteur en scène moscovite, auquel je suggérai de monter le Revizor de Gogol mais, pour ainsi dire, à ma mesure, à la Münchhausen, c’est-à-dire en chamboulant tout, à commencer par le titre32. La pièce, telle que nous l’avions conçue, devait s’appeler : Les Trente mille courriers. Le centre de gravité de l’action y passait de l’individu aux masses. Les héros en étaient trente mille pauvres travailleurs, servant en qualité de courriers auprès d’un odieux exploiteur, le haut fonctionnaire pétersbourgeois Khlestakov. Il ne cessait de les presser, colis et paquets pleuvaient sur eux, jusqu’au moment où, s’organisant, ils décidaient de se mettre en grève et de ne plus rien porter. Pendant ce temps, Khlestakov filait le parfait amour avec une belle… j’avoue ne plus me rappeler comment ils les appellent : était-ce une « responsable de plates-bandes » ou une « maraîchère » ? Quoi qu’il en soit, Khlestakov lui adressait, par un premier courrier, un billet lui fixant rendez-vous dans le potager (cela se fait chez les Russes). Or le courrier ne portait pas le message à l’adresse indiquée. Khlestakov attendait la nuit entière dans le potager et, tout marri, s’en revenait dans son ministère et envoyait un second billet, avec le même contenu et à la même adresse, par un second courrier. Même résultat : le deuxième, le troisième, le millième, le mille et unième messager ne remplissait pas sa mission. Trois années durant, chaque nuit, Khlestakov arpentait en vain le potager, gardant malgré tout l’espoir de conquérir le cœur de l’inaccessible belle. Il vieillissait, maigrissait, mais continuait d’envoyer des courriers : on en était au mille quatre cent cinquantième, au mille quatre cent cinquante et unième, au deux millième. Les épisodes se succédaient. Le plus fieffé bureaucrate ne supporte pas les lenteurs administratives en amour. Khlestakov négligeait ses affaires et en venait à écrire quotidiennement non plus une, mais dix, vingt, cent lettres, ignorant que toutes se retrouvaient au comité de grève. Cependant, la belle maraîchère qui, au demeurant, n’avait rien d’inaccessible, attendait, des années durant, ne fût-ce qu’une ligne de l’élu. Le potager était à l’abandon, envahi par le chardon. C’est alors qu’apparaissait un briseur de grève : il s’agissait du dernier courrier, le trente millième, qui craquait nerveusement et finissait par porter le billet à l’adresse indiquée.
Ensuite, les événements tournaient à la catastrophe, à la vitesse d’une pierre dévalant une colline. Khlestakov se précipitait chez la belle. Enfin ! Mais le comité de grève veillait. Il avait repéré le traître, ce qui n’avait pas empêché la lettre n° 30 000 de lui échapper. Les grévistes décachetaient alors les vingt-neuf mille précédentes. Imaginez l’effet produit par cette scène : trente mille enveloppes déchirées volaient dans les airs, retombant en petits carrés de papier sur la tête des spectateurs. Un chœur de voix furieuses – ici, nous recourions au procédé de la déclamation collective – récitait à travers la salle trente mille textes presque identiques, faisant trembler les murs et tonner le plafond : « Retrouve-moi au potager. » Alors, les trente mille insurgés, impeccablement rangés, allaient au potager régler son compte au vil séducteur. Le couple, qui se chuchotait des mots doux près de la haie, essayait de s’enfuir mais de tous côtés surgissaient, encore et encore, les courriers. Les trente mille feuilles brandies sous le nez du fonctionnaire rendaient la nuit blanche comme le jour. La vie de Khlestakov ne tenait qu’à un fil. La dévouée maraîchère criait qu’elle était prête à se donner à tous les trente mille, rien que pour en sauver un seul. Les courriers, gênés, étaient à deux doigts de se cacher dans leurs enveloppes. Alors, dans un accès de repentir, Khlestakov confessait publiquement qu’il n’avait rien d’un dignitaire, qu’il n’était que simple conseiller titulaire comme n’importe qui, un prolétaire parmi les autres. Donc, apaisement et réconciliation. Les trente mille étaient ensuite munis de bêches. Au son d’une chanson populaire : « À chaque légume sa saison », les bêches heurtaient la terre, retournant le potager plein de chardons. Lueur pourpre de l’aube. Essuyant à son front la sueur du labeur, Khlestakov tendait le bras vers le jour qui pointait : « Le voile qui m’obscurcissait la vue est tombé. » Aussitôt après le voile, tombait le rideau. Qu’est-ce que vous dites de ça, hein ?
Les répétitions commencèrent mais, là, nous nous heurtâmes à un obstacle imprévu : pour jouer les trente mille, on avait engagé deux divisions des environs de Moscou ; or, les autorités, craignant manifestement un coup d’état militaire s’opposèrent à l’arrivée d’une telle quantité de troupes dans la capitale33. Pour moi, je ne tardai pas à partir, non sans prier le metteur en scène, au cas où le spectacle serait un jour réalisé, de préserver mon incognito sur l’affiche. Je ne pense pas qu’il manque à sa promesse.
Durant mon séjour à Moscou je m’efforçai d’assister à toutes les conférences scientifiques. Le sursaut de l’économie se reflétait de la façon la plus favorable sur la cadence des recherches et des travaux scientifiques dans le pays. Avec votre permission, ladies and gentlemen, j’évoquerai brièvement le contenu des deux dernières conférences auxquelles j’eus la chance d’assister.
La première était consacrée à l’ancêtre des rimes. L’orateur, académicien distingué qui avait sacrifié sa vie à l’étude des racines slaves, posa la question de la première rime à avoir résonné en vieux russe. Au fil de nombreuses années de travail, il avait fini par remonter au neuvième siècle de notre ère. Il apparaissait ainsi que l’inventeur de la rime était saint Vladimir, qui avait composé : « One ne connaîtra la vraie vie, qui ne biberonne à l’envi ! » Cette rime-mère, comme le démontrait l’éloquent conférencier, devenant chaque fois plus complexe, avait engendré toute la versification russe ; mais que l’on retirât le « biberonne à l’envi » et c’en serait fini de « la vraie vie » ! En vacillant, la base fragiliserait toutes les superstructures et rendrait la maison de livres guère plus solide qu’un château de cartes. En conclusion, l’orateur proposa de rafraîchir la terminologie en classant la poésie, non point en « lyrique » et « épique » comme on le faisait auparavant, mais en « tord-boyaux maison » et « rectifiée ».
La seconde conférence entrait dans un cycle organisé par l’Institut de Nivellement du Psychisme et m’attira rien que par son intitulé : « De part et d’autre de la raie. » Un physiologiste patenté y faisait une démonstration des travaux de l’Institut de Nivellement dans le domaine de l’électrification de la pensée ; il se trouvait qu’un groupe de chercheurs était parvenu à prouver que les influx nerveux dans le cerveau, pareils au courant électrique, ne diffusaient qu’à la surface des hémisphères cérébraux, lesquels étaient les pôles de l’électropensée34. À partir de là, il n’était plus besoin que de quelques applications purement techniques pour remonter la pensée de deux ou trois centimètres, en la localisant à la surface de la boîte crânienne. Une raie, partant du front vers la nuque, séparait les processus mentaux de droite et de gauche, reproduisant judicieusement les hémisphères qui se trouvaient comme projetés sur la surface sphérique. Inutile de préciser que les cheveux remplaçaient, dans cette audacieuse expérience, les fils électriques conduisant la pensée dans l’espace.