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Le retour de Münchhausen

Электронная книга - «Le retour de Münchhausen». Краткое содержание книги:

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À travers toute la salle, des derniers rangs aux premiers, plongeant et réapparaissant tour à tour derrière les dos, un bout de papier plié en quatre progresse vers la scène qu’il atteint enfin, interrompant un instant le récit.

— On me fait passer un billet, annonce l’orateur en souriant et en agitant la petite feuille. Une main, manifestement féminine, s’enquiert de la place des femmes dans la société soviétique, ainsi que de ses droits en matière d’amour et de mariage. J’aurais autant aimé éviter ces questions, mais si mon auditoire l’exige, j’en toucherai deux mots. Dans l’ancienne Russie, la vision de la femme, créature dysharmonique, aux cheveux aussi longs que son esprit est court, avait radicalement changé : la femme avait enfin obtenu d’avoir aussi les cheveux courts.

Quant à l’étude pratique des questions de l’amour et du mariage, il me semble que mes deux cents ans d’âge me dispensent partiellement de rapporter sur ce point. Certes, désireux de me montrer aussi consciencieux que possible et me souvenant que la curiosité peut passer pour de la passion, je tentai un léger flirt avec une paire d’yeux ravissants. Nous fîmes connaissance de la façon suivante : je marchais dans la rue, devant moi cheminait une jeune fille bien tournée, tenant par la main un marmouset haut comme trois pommes. « Une bonne, sans doute », me dis-je et, accélérant le pas, je hasardai un œil sous son chapeau. L’inconnue se détourna, rougissante, et c’est alors que le ballon – un ballon rouge d’enfant –, arrachant sa ficelle aux doigts de la belle, s’éleva le long des fenêtres d’immeubles, puis s’en fut rouler sur les toits. M’aidant des mains et des genoux, je grimpai aussitôt par une gouttière et donnai la chasse à cette bulle de couleur. Me voici galopant dans un fracas de tôle, quand une soudaine rafale de vent s’en vient projeter le ballon sur le toit d’à côté. Je ploie les genoux et bondis de maison en maison. Cette fois, j’ai la ficelle. Je prends mon élan d’une saillie et descends sans à-coups, au bout de ce ballon d’enfant, jusqu’aux pieds de l’inconnue émerveillée et du gamin bouche bée. Les choses prennent ensuite un tour très naturel : les jolis yeux me fixent rendez-vous, au fond de moi je triomphe déjà, mais un stupide incident vient tout gâcher. Cherchant à forcer le destin, je fais, sur le chemin des jolis yeux, un détour par un magasin. À Moscou, on vend sous la même enseigne des fleurs fraîches et de la viande de cheval, des sangsues et des boîtes de singe, et bien d’autres choses encore. Le rectangle de fer sous lequel je passai arborait, noir sur bleu : « Confiseries et Cercueils. » Je priai qu’on me fît un paquet de la plus grosse boîte de bonbons mais, de toute évidence, mon doigt n’indiqua pas ce qu’il fallait. On me remit un grand paquet de forme allongée, élégamment entouré de papier et noué d’une faveur rose. Le cœur battant, je toquai à l’huis de ma charmante. À la vue du cadeau, les yeux brillèrent – tout allait donc pour le mieux – et, me sentant à mi-chemin des œillades et des baisers, je retirai le ruban. La jeune fille, un sourire gourmand aux lèvres, défit le papier et… la surprise nous rejeta tous deux contre le dossier du divan : du tas de papier émergea un petit cercueil d’enfant, bleu avec un liseré blanc. C’est ainsi que dans un sifflement, le train du bonheur me passa sous le nez. Dieu que ces maudits escaliers moscovites sont étroits et raides !

Non, je ne crains pas d’être franc et d’affirmer que les êtres doués d’imagination n’ont rien à faire en amour. De même que le vrai joueur d’échecs peut effectuer une partie sans regarder l’échiquier, de même, tant qu’à aimer, autant que ce soit sans regarder la dame. Songez ! Qui connaît le succès auprès des femmes ? Je ne puis oublier à ce jour le boutonneux visage d’un archiviste de Hanovre qui, ayant eu, sa vie durant, à manipuler des dossiers, avait appris à en dénouer les rubans avec tant de vélocité que, transposant sa technique à un autre domaine, il était, à l’en croire, devenu imbattable dans sa catégorie : « Avant qu’on ait eu le temps de me dire oui ou non, tous les rubans sont dénoués », se vantait-il, et j’incline à penser que ses paroles n’étaient pas que forfanterie.

Quoi qu’il en soit, dédaignant désormais la pratique, je résolus de me borner à l’aspect purement théorique du problème. Des monceaux de littérature soviétique m’amenèrent à des conclusions et pronostics des plus réjouissants : tandis que les journaux proclamaient la haine irréconciliable des classes, les belles-lettres ne toléraient en fait d’amour que celui du tchékiste pour la belle garde-blanche, de la rouge combattante pour l’officier tsariste, de l’ouvrier pour l’aristocrate et du prince ou du comte déchu pour la paysanne des Terres-Noires. C’est ainsi que, confiants dans la grande tradition réaliste de la littérature russe, nous pouvons espérer que tout ce qui fut fait par le marteau sera défait par la faucille… du croissant de lune. Tôt ou tard, le chant du rossignol l’emportera sur la sirène d’usine. Il en fut toujours ainsi et cela ne changera pas : les antithèses continueront de courir après les thèses, et il suffira qu’elles s’unissent pour que l’amie de la famille, la synthèse, déboule.

Les opinions sur le sujet sont aujourd’hui encore, disons, assez partagées, elles n’ont pas eu le temps de s’imposer. Les uns réclament donc que soit également appliqué à l’amour le mot d’ordre : « Tous sur le pavé ! » Les autres, en revanche, guerroient pour que brûle la flamme du foyer familial. L’Amor profana et l’Amor celeste du Titien, représentés paisiblement assis de part et d’autre d’un puits, se crêpent à présent le chignon et tentent de se précipiter mutuellement dans l’abîme.

Sans jouer aux devinettes, force est de constater que le grand moteur dans la réforme de l’amour est un « moteur plus fort que l’argent », comme disait une demoiselle, innocente cinq minutes plus tôt, à laquelle on n’avait pas payé la somme convenue. Je ne crois pas que des lois fabriquées par des juristes puissent lutter contre les lois de la nature. Ajoutons que Francis Bacon, grand spécialiste de la méthode, définissait ainsi l’expérimentation : « Nous ne faisons qu’augmenter ou réduire la distance entre les corps, et la nature se charge du reste. » Si l’on prend en compte que les conditions de logement, dans le pays dont je reviens, ne permettent pas de réduire encore les distances, eh bien… brisons là et acceptez que je reprenne le cours de mon exposé.

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Le redressement de l’économie commença lentement en URSS, sans qu’on y prît garde, un peu comme le printemps qui, dans cette région du Septentrion, pousse péniblement ses bourgeons à travers la peau nue et engivrée des branches. Si j’ai bonne mémoire, tout partit de ces poutres que les gens se mirent à s’ôter mutuellement des yeux. Jusqu’alors, ils se refusaient à en voir fût-ce la paille, mais la nécessité conduit finalement nos yeux à se dessiller. Bientôt, le stock de poutres tirées des yeux fut assez important pour que l’on pût procéder à des constructions ; çà et là, aux abords de la ville, apparurent de petites maisons de rondins, des coopératives de logements se formèrent, bref tout se remit sur pied31.

On entreprit de planter des arbres sur les boulevards (des précédents ne restaient que les souches). On recourut pour ce faire à une méthode, simple mais habile, de croissance accélérée : à chaque arbrisseau fiché dans la terre, une corde fut attachée, laquelle fut rattachée à une poulie et l’on tira l’arbre vers le haut jusqu’à ce qu’il eût atteint sa taille d’avant-guerre. C’est ainsi qu’en deux ou trois semaines, les boulevards nus se couvrirent de frondaisons et reprirent leur belle allure.

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