Le retour de Münchhausen
- Автор: Кржижановский Сигизмунд Доминикович
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Christian Bourgois
- ISBN: 9782864323518
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Le retour de Münchhausen». Краткое содержание книги:
M’arrachant au parapet, je repartis du même pas tranquille vers les rues familières. Voici qu’une bourrasque renverse l’éventaire de pâtes de fruits d’un petit vendeur des rues ; à quatre pattes sur le sol, le gamin ramasse ses friandises et, les rinçant dans la plus proche flaque, les redispose avec soin sur son éventaire. Je poursuis mon chemin. Devant mes yeux défilent les planches d’une palissade qui ne m’est pas inconnue : sur la plus haute d’entre elles, chauffant au soleil leurs lettres rousses, s’étendent ces mots : « Pendu à sa morve. » Je retiens un instant mes pas, dans un effort pour me représenter concrètement le sens de ce que je viens de lire. Et, une fois de plus, avec un sentiment de résignation, je passe et poursuis mon chemin.
Ici, adossé à une colonne d’affichage, un ivrogne, un accordéon tressautant entre ses coudes : « Hé, petite pomme, chante-t-il, Feuilles en bataille, T’aimer pour la vie, C’est drôlement duraille, J’ai peur des fantômes. » Las ! Effectuant un brusque demi-tour, la colonne d’affichage renverse chanteur et chanson. Je pousse plus loin.
Une place gigantesque vogue à ma rencontre : au centre, une collégiale, ses cinq croix dressées vers le ciel ; à côté de la masse de l’église, le haut piédestal de marbre d’un monument manifestement jeté bas par la révolution. Je dois avouer que je n’ai jamais pu passer devant un piédestal vide. Cette incomplétude, cette imperfection m’irritent. Il en fut de même cette fois : je me hâtai de grimper sur le socle de marbre et pris une pose paisible, toute digne et monumentale. Un photographe des rues vint à passer en bas. Je n’eus qu’à lancer une pièce d’argent pour que sa tête plongeât, séance tenante, sous le drap noir. Figé, le bras tendu vers le couchant, je pouvais voir la foule s’agglutiner peu à peu autour du monument pour observer, avec des exclamations approbatrices, cette séance photographique du plus bel effet. Au demeurant, l’écran en témoignera de façon plus concise et plus convaincante. Voici…
Une tempête d’applaudissements salue le tableau jailli de la lanterne magique sur la surface plane de l’écran. L’orateur salue de tous côtés et, d’un geste, demande le silence.
— Je ne voudrais pour rien au monde, ladies and gentlemen, que l’on y vît une quelconque allusion. Mais pour en revenir à mon récit, je dois vous dire que la foule des Moscovites emplissant la place autour du monument réagit à mon endroit exactement comme vous qui emplissez cette salle. Les applaudissements, les cris : « revenez nous voir ! », « à bientôt ! », « pour qui nous abandonnez-vous ? » m’empêchèrent longtemps de descendre de mon piédestal. Si l’on ajoute à cela que le photographe fit une séance de pose particulièrement longue, vous ne serez pas étonnés d’apprendre que je manquai mon train : il partit sous mon nez, me laissant seul, mon billet à la main, sur le quai désert.
La situation était grave. À Moscou, en effet, il n’y a (ou plutôt, tel était le cas au temps dont je vous parle) de train pour l’étranger qu’une fois par mois. Cela réduisait à néant tous mes plans ! Bien plus, cela m’ôtait toute possibilité de tenir les promesses faites à mes officiers traitants de l’Ouest, me transformant moi, baron de Münchhausen, (c’est étrange à penser et à exprimer) en menteur et en traître à sa parole.
Que faire ? Je revins en ville et passai la nuit sur un banc du boulevard de la Passion à me demander qu’entreprendre. Cependant, le temps étirait les secondes en minutes et les minutes en heures ; la date tamponnée sur mon billet devenait celle de la veille… et c’est alors que l’idée me vint : pourquoi ne pas tenter de retrouver la journée d’hier ?
Je me rendis aussitôt à la rédaction d’un journal et passai par le guichet du responsable des petites annonces le texte suivant : « PERDU journée d’hier. Bonne récompense à qui rapportera… » Je vous fais grâce du reste.
— Bien, cela paraîtra dans deux jours.
— Permettez, m’échauffai-je. Dans deux jours, ce ne sera plus la journée d’hier, mais… comment dites-vous ?
— Celle d’avant-hier, répondit-on de l’autre côté du guichet, tandis que, derrière moi, dans la queue, quelqu’un suggérait :
— Dites plutôt avant-avant-hier, ça vous laissera une marge. De toute façon, ça ne paraîtra pas avant.
— Comment cela ? demandai-je, coincé entre ces deux conseils. Je n’ai pas besoin d’avant-hier et encore moins d’avant-avant, je veux la journée d’hier, je ne parle tout de même pas chinois !
— S’il vous fallait absolument celle d’hier, répliqua le guichet, vous auriez déjà dû en faire la demande avant-hier. Vous n’entendez rien aux usages.
— Mais de quelle façon… commençai-je, prêt à m’emporter.
Je compris toutefois que ce serait une inutile perte de temps et résolus de me débrouiller autrement. Repassant dans ma mémoire le nom des institutions et personnalités auxquelles je pouvais m’adresser, je me rappelai la Société d’Étude de la Neige de l’Année dernière. Un coup de téléphone, un bref entretien et, déjà, un fiacre me transporte aux Archives de la Société. Le léger véhicule coupe la ville en diagonale, nous franchissons la barrière de Moscou. Hors de la capitale, à l’écart de la chaussée poussiéreuse de l’été, le toit rouge des Archives, à demi caché par un haut mur de pierre aveugle. Nous arrivons aux portes. Je tire l’anneau rouillé d’une sonnette, n’obtenant en réponse qu’un long silence de mort. Je retire sur l’anneau. Derrière le mur, un pas se rapproche lentement et, chose étrange, la terre crisse et grince (qu’est-ce à dire ?). Enfin la voix rouillée d’une clé, et la grille de fonte s’entrouvre. Me voici figé de stupeur : de la neige en juillet ! Si, si ! À l’intérieur de l’enceinte, l’hiver s’est conservé pour plusieurs mois. Des stalactites pendent aux branches nues et, sur les plates-bandes du vieux jardin endormi, cernant le bâtiment vétuste des Archives, des congères et un délicat tapis blanc. Par une allée, le domestique, vieillard voûté et ridé au pas lent, me guide jusqu’au perron ; de doux flocons immaculés descendent du ciel pour se déposer sur la terre. Je ne pose pas de question, je sais : ce qui tombe, c’est la neige de l’année dernière.
Averti de ma visite, le responsable du Service des Journées d’Hier, un monsieur chauve aux yeux rapiécés de verres bleu nuit, me reçoit fort aimablement :
— Ce sont des choses qui arrivent, me dit-il dans un sourire. Pour l’un, c’est un instant perdu, pour l’autre, si l’on n’y prend pas garde, c’est la vie tout entière. Quant aux diem perdidi qui arrivent chez nous, eh bien, telle Ruth ramassant dans la Bible les épis oubliés, nous collectons tout ce que les moissons et la vie ont laissé de côté. Chez nous, rien ne se perd, pas la moindre petite seconde. Ruth rassemblant la Russie, hé ! Tenez, le voilà votre jour perdu.
Une petite boîte soignée et numérotée, aux teintes arachnéennes, fut poussée vers moi. Je soulevai le couvercle. Au-dessous, niché dans de l’ouate, hérissé d’une barbe palpitante de flèches de secondes, gisait, ensommeillé, mon jour égaré. Je ne savais comment remercier.