Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
— Tu n’as pas besoin de me protéger. Je sais ce qui se passe.
Matt et Jim échangèrent un regard.
— Si vous savez ce qui se passe, Lillian, dit Matt, vous en savez plus que nous.
Elle avait la voix écorchée, le regard triste.
— Tout est en train de changer. C’est ça, qui se passe. C’est pourquoi il n’y a personne d’autre que nous ici ce soir.
Seul le silence lui répondit, ce que Matt interpréta comme un acquiescement de l’univers. Puis Jim leva son verre.
— À nous, alors. Aux rares audacieux.
Lillian but pour montrer qu’elle n’était pas fâchée.
— Mais je ne devrais pas, dit-elle. Le vin me fait dormir. Oh, et puis le bébé. Ce n’est pas bon, dans mon état, non ? Mais je suppose qu’une malheureuse gorgée…
Ding, deling, répondit le lointain mât.
Matt s’arrêta pour dire bonsoir à Rachel et la trouva déjà endormie, enfouie sous sa couverture rose, la fenêtre ouverte sur le souffle frais de la nuit.
Il tira une chaise près du lit, indifférent à son craquement de protestation quand il s’y assit.
Rachel n’avait pratiquement pas touché à la décoration de sa chambre depuis la mort de sa mère. C’était encore, à beaucoup d’égards, une chambre d’enfant. Rideaux imprimés à la fenêtre et animaux en peluche sur la commode. Matt savait qu’elle avait encore tous ses vieux jouets : un coffre plein de petits livres d’images, de cuisinières et de Frigidaire miniatures, de dînettes ; une poupée Barbie et sa garde-robe complète soigneusement pliée. Elle n’ouvrait que rarement le coffre, mais Matt supposait qu’il était à ses yeux une sorte de sanctuaire – dédié à sa mère, ou tout simplement à la sécurité de l’enfance. Le royaume des choses perdues.
Il regarda sa fille, et la pensée de ce coffre à jouets fit monter en lui une tristesse soudaine, infinie.
Je te redonnerais tout si je le pouvais, Rachel. Tout ce que le monde t’a volé.
Tout ce que le monde vole.
Elle roula sur le côté et ouvrit les yeux.
— Papa ?
— Oui, Rachel ?
— Je t’ai entendu entrer.
— Je voulais juste te dire bonsoir.
— Annie reste ici ?
— Je crois.
— Tant mieux. J’aime bien quand elle est là, le matin.
Elle bâilla. Matt posa la main sur son front. Elle était légèrement fiévreuse, elle aussi.
Quelque chose parut la troubler un instant.
— Papa ? Tu crois que tout ira bien ?
Mens. Mens et fais en sorte quelle y croie.
— Oui, Rachel, affirma-t-il.
Rassurée, elle ferma les yeux.
— C’est bien ce que je pensais.
Il ouvrit le canapé-lit dans la chambre d’ami pour Jim et Lillian, tous deux légèrement ivres, à moins qu’ils n’aient été « éthérisés ». Pas en état, quoi qu’il en soit, de reprendre la voiture.
Je sais ce qu’ils éprouvent, songea Matt. L’impression d’être dans une prison de coton. Vaguement euphoriques mais somnolents. Pendant ses années d’études, il lui était arrivé de fumer de la marijuana avec un copain. C’était un peu la même sensation qu’il avait ressentie. Enfermé dans un brouillard protecteur et luminescent, il s’était laissé dériver sur l’ondoiement berceur de son lit.
Ce soir, Annie était déjà couchée quand il la rejoignit.
Il y avait un bon moment qu’ils n’avaient pas dormi ensemble, et il se demanda soudain pourquoi. Sa présence lui avait manqué, sa chaleur, sa personnalité.
C’était une femme petite, aux énergies de vie intimement liées à ses silences énigmatiques. Elle bascula sur le côté mais se pelotonna contre lui. Il s’enroula autour d’elle.
La première fois où il avait amené Annie à la maison, Matt avait été pétri de culpabilité. Cette maison était encore celle de Celeste et il redoutait qu’Annie n’y soit autre qu’une intruse, une insulte à sa mémoire. Et puis il craignait la réaction de Rachel. Craignait de voir s’installer une rivalité entre Annie et sa fille.
Mais Rachel avait adopté Annie d’emblée et accepté sa présence sans poser de questions.
— Parce qu’elle a fait son deuil de sa mère, suggéra plus tard Annie. Et, d’une certaine manière, elle la pleure encore, mais elle ne se le cache pas. Elle lâche prise. Elle sait que j’ai le droit d’être ici parce que Celeste ne reviendra pas.
Matt tiqua.
— Mais toi, Matt, tu ne veux pas lâcher prise. Tu es un collectionneur. Tu amasses les choses. Ton enfance. Cette ville. Ton idéalisme. Ton mariage. Tu ne supportes pas l’idée de te séparer de quoi que ce soit.
C’était à la fois vrai et exaspérant.
— J’ai renoncé, pour Celeste, dit-il. Je n’avais pas le choix.
— Ce n’est pas aussi simple. D’une certaine manière, tu ne devrais pas renoncer à elle ; elle fait partie de toi, après tout. Et puis il y a le renoncement qui s’est fait malgré toi, c’est-à-dire sa mort. Entre les deux, il y a un espace. Il n’est pas très grand, pour l’instant. Mais c’est dans cet espace que je me glisse.
Annie tout contre lui, Matt se demanda ce qui avait éveillé ce vieux souvenir.
Tu es un collectionneur. Tu ne veux pas lâcher prise.
Elle avait sans doute raison.
Il s’accrochait à Annie, maintenant. Il s’accrochait à Rachel. Il s’accrochait à Jim et à Lillian, et à son cabinet de médecine, et à la ville de Buchanan.
Tout est en train de changer, avait dit Lillian.
Lâcher prise ? C’était trop d’effort…
Un souffle d’air frais effleura la peau nue de son épaule ; Matt tira le drap et ferma les yeux sur la nuit d’été. Alors, comme Annie, comme Rachel, comme Jim et Lillian et comme tout un chacun à Buchanan et dans le reste du monde, il glissa dans le rêve…
7
Le calme
Une vague de sommeil, telle l’ombre du soleil, traversa le globe quelques heures seulement après que le monde eut franchi la frontière de la nuit.
C’était le sommeil le plus profond que la planète ait jamais connu depuis que l’espèce humaine avait émigré des confins du continent africain. Il déferla d’est en ouest sur l’Amérique du Nord depuis la pointe du Labrador, et s’empara indistinctement de tous les êtres peuplant la surface de la Terre : il s’empara des ouvriers, des insomniaques, des riches et des déshérités ; il s’empara des alcooliques et des drogués.
Il s’empara des fermiers, des pêcheurs, des détenus dans les prisons et des gardiens de ces mêmes prisons. Il s’empara des routiers saturés de méthrédine qui durent s’arrêter sur le bas-côté de routes désertées pour dormir dans leur cabine ; il s’empara des pilotes d’avion qui atterrirent avec leurs 747 sur les pistes d’aéroports assoupis sous la direction de contrôleurs du ciel qui, méthodiquement, évacuèrent le ciel avant de sombrer à leur tour.
Il y eut quelques exceptions isolées et éphémères. Les urgences médicales étaient rares, mais une dizaine d’employés assurèrent quelque temps les dernières liaisons téléphoniques (ne s’endormant que plus tard) ; des ambulances transportèrent des blessés jusqu’aux hôpitaux où une poignée d’internes, fonctionnant comme des automates sans s’interroger sur ces événements qui les inféodaient, soignèrent les blessures de ces quelques patients endormis. Lesquelles blessures, d’ailleurs, semblaient se refermer d’elles-mêmes, sans grand besoin de soins. Les pompiers demeurèrent sur le qui-vive, bien que curieusement ralentis. Ils ne s’endormirent qu’après avoir paré – de manière purement mécanique – aux risques évidents : éteindre les cigarettes, les fours et les feux de cheminée.