Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
— Ils ne vont sûrement pas pouvoir garder le secret bien longtemps.
— Ce sera peut-être inutile.
Il avait la sensation de se trouver sous une cloche de tranquillité cotonneuse. Une partie de lui-même menait cette conversation tout à fait raisonnablement ; et l’autre était comme emprisonnée, silencieuse, mais effrayée par ce que venait de dire Annie. Ces réflexions, il n’avait pas encore osé se les autoriser.
La voix d’Annie devint vaguement rêveuse.
— Si cette infection a un but, comme je le suppose, nous devrions bientôt tous savoir lequel.
Matt braqua sur elle un regard inquisiteur.
— Qu’est-ce qui te fait dire qu’elle a un but ?
— Une intuition.
Elle haussa les épaules.
— Ce n’est pas ton impression ?
Une question à laquelle il n’avait pas envie de répondre.
— Annie, je peux te demander quelque chose ? Tu as dit tout à l’heure que tu avais eu peur quand ton amie t’a parlé de ça.
— Oui.
— Mais plus maintenant ?
Le pli sur le front d’Annie se creusa davantage.
— Non… plus maintenant. Je n’ai plus peur.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas, Matt.
Elle le regarda gravement par-dessus les reliefs de leur déjeuner.
— Franchement, je ne sais pas.
Il passa l’après-midi à mettre des paperasses à jour, ne s’interrompant que pour recevoir son unique patient de la journée : une femme d’une trentaine d’années qui venait faire vérifier sa tension artérielle. Oui, elle suivait son régime à la lettre. Oui, elle prenait bien ses remèdes.
Sa tension était tout à fait normale en dépit d’un soupçon de fièvre. Elle semblait distraite mais lui sourit en partant. Merci, docteur Wheeler.
Matt tira sa chaise devant la fenêtre et observa l’ombre grignoter peu à peu la lumière de la rue en contrebas.
On nous a administré un sédatif.
La ville vivait au ralenti. Chaque mouvement semblait isolé, comme si toute chose se mouvait indépendamment du reste. Une voiture se traînait sur le ruban de bitume noir. Un vieil homme, le col ouvert et la veste posée sur l’épaule, sortit de chez le coiffeur et s’arrêta pour passer lentement une main osseuse sur sa tête à demi rasée. Le soleil se reflétait sur les pare-brise, amollissait le goudron et provoquait une légère brume de chaleur sur la surface distante de l’océan.
Je devrais être terrifié, songea Matt. Et je ne le suis pas. Et le fait de ne pas l’être devrait en lui-même me terrifier. Et pourtant, ce n’était pas le cas.
Sédation. Quel autre nom donner à cette sérénité clinique ? On devrait hurler. On devrait s’indigner. On devrait se sentir violés. Parce qu’il s’agissait de…
De quoi ?
De la fin du monde ?
Oui, songea Matt. La fin du monde. C’était probablement ce qui se passait. Rien de moins.
À 15 heures, un employé du laboratoire privé du troisième étage vint lui apporter une enveloppe contenant des résultats d’analyses. Les analyses de sang étaient sans doute faussées, mais il avait malgré tout été possible de repérer de la gonadotrophine dans l’échantillon d’urine. Matt survola rapidement le dossier. Puis il décrocha le téléphone pour annoncer à Lillian Bix qu’elle était enceinte.
Ils fermèrent le cabinet à 16 heures.
— Je suis venue à pied, dit Annie. Tu peux me ramener chez toi ?
Matt la regarda sans comprendre.
— Tu as oublié que tu recevais, ce soir ?
Il faillit éclater de rire. L’idée était grotesque. Comment était-il censé divertir des invités ? En servant des cacahuètes salées et en jouant Plus près de Toi, mon Dieu sur son harmonica ?
Annie sourit.
— Ne t’en fais pas, Matt. Plusieurs personnes ont appelé pour décommander, ce matin. C’est noté sur ton agenda. Et tu en auras sans doute d’autres sur ton répondeur, chez toi. Tu peux annuler, si tu veux… Je prendrai le bus pour rentrer.
Il refusa d’un signe de tête.
— Non, Annie. Je veux que tu viennes à la maison avec moi. Mais tu risques d’être la seule invitée.
— Je sais.
— Et on n’aura rien à fêter.
— Je sais, Matt. On peut toujours prendre un verre. Et regarder les étoiles.
Elle avait raison, bien sûr. Tout le monde avait annulé – la plupart invoquant la grippe – sauf Jim et Lillian Bix, qui arrivèrent avec une bouteille de vin.
L’atmosphère n’était pas aux festivités, bien que Lillian eût annoncé sa grossesse à Jim et que Jim en eût informé Annie. Il était manifeste, à leurs expressions vaguement hébétées, que, à l’instar de Matt, ils se sentaient exclus de la réelle signification de tous ces événements étranges. « Comme un patient éthérisé sur une table » – T.S. Eliot, si Matt avait bonne mémoire. L’expression résonnait dans sa tête tandis qu’ils s’activaient tous les quatre dans la cuisine, improvisant un repas.
Rachel suivait les informations à la télévision dans la pièce voisine. Le Président, dit-elle, avait annulé son discours prévu pour le soir même. Mais autrement, tout était calme à Washington.
Plus tard, les adultes se retirèrent sur la terrasse à l’arrière de la maison. Fauteuils de jardin, longs verres à pied emplis de vin. Les premières étoiles naissaient dans le clair-obscur du crépuscule. La brise berçait les grands Douglas et Matt écoutait le doux gémissement de leurs branches dans la semi-pénombre, doux comme le froissement d’une jupe de femme.
— Mon Dieu, dit-il. C’est… si calme.
Jim avait l’air perplexe.
— Comment dit-on, dans les films ? Trop calme.
— Non, je suis sérieux, dit Matt. Écoute. On distingue le bruissement des arbres.
Tous inclinèrent la tête, attentifs aux sons nocturnes.
— J’entends les grenouilles, s’étonna Annie. Depuis le fleuve, je suppose. Depuis tout en bas de la vallée, vous vous rendez compte ?
— Et ce tintement, dit Lillian. Je sais ce que c’est ! C’est le mât de l’école primaire. Je passe devant, des fois, le matin. La corde cogne contre le bois quand il y a du vent. Ça me fait toujours penser à une cloche.
Un glas lointain, indistinct. Matt l’entendit, lui aussi.
— Est-ce si bizarre ? demanda Jim.
— Vendredi soir, répondit Matt. La route longe le fleuve. Généralement, on entend les voitures. Et rien d’autre. Les gens qui vont au cinéma, les jeunes qui sortent dans les bars, les camions qui transportent le bois. C’est le genre de bruit auquel on ne fait même plus attention, mais qu’on remarque quand il est absent, il y a toujours du bruit, même après minuit. Le sifflement d’un train. Une sirène. Ou bien…
— La télé, dit Annie. Tous les gens, normalement, ont leur télé allumée. Et un soir d’été ? Avec les fenêtres ouvertes ?
Elle frissonna, imperceptiblement. Matt le sentit quand il lui prit la main.
— Je suppose qu’il n’y a pas grand monde devant sa télé, ce soir.
Matt se retourna vers le salon. Rachel avait éteint la télévision et se tenait devant la fenêtre de sa chambre éclairée, en contre-jour, les yeux perdus sur les dernières lueurs du ciel.
— C’est donc que tout le monde est allé se coucher de bonne heure, conclut Jim. La grippe.
Lillian se sentit offensée. Elle se redressa sur son fauteuil.