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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Fonvizine commence à réfléchir au sort – heureux, selon lui – des paysans russes, dès lors qu’il rencontre des paysans français. Boltine, lui, expose ses idées sur le bonheur et l’esclavage dans ses commentaires de la très critique Histoire de Russie en trois volumes, écrite par le chirurgien français Le Clerc et publiée à Paris entre 1783 et 178512. La confrontation à un autre point de vue et à une autre condition conduit à rejeter la réalité, à s’adapter au Schisme. Il est à noter que Fonvizine et Boltine écrivent tous deux après la guerre paysanne menée par Emelian Pougatchev, qui se faisait passer pour Pierre III.

Le grand mot d’ordre de Pougatchev, sa principale promesse était d’accorder « toute la liberté » aux paysans asservis. Catherine II fut terriblement alarmée par les victoires de « Monsieur le marquis de Pougatcheff », comme elle nommait ironiquement, dans ses lettres à ses correspondants étrangers, le leader de la révolte paysanne. Mais elle fut plus effrayée encore par le livre d’Alexandre Radichtchev (1749-1802) : Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou. L’ouvrage fut édité à compte d’auteur, en mai 1790, avec un tirage de six cents exemplaires. L’impératrice le lut dès sa parution. La réaction de la Très-Auguste Lectrice fut fulgurante : le 30 juin, l’auteur était arrêté ; le 26 juillet, il était condamné à la peine capitale, commuée, le 8 août, en dix années de bagne en Sibérie.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, nombreux sont les étrangers qui séjournent en Russie. De retour chez eux, ils critiquent le plus souvent, dans leurs carnets de voyage, les mœurs et l’organisation politique de l’Empire russe. Parfois, leurs réactions suscitent le courroux de Pétersbourg. En 1770, après la parution, à Paris, du Voyage en Sibérie d’un abbé français, Jean Chappe d’Auteroche, astronome, membre de l’Académie des sciences, Catherine répond personnellement par un pamphlet : Antidote. Elle s’estime offensée par les remarques du savant abbé sur les propriétaires terriens qui « vendent leurs esclaves comme, en d’autres contrées, on vend du bétail », et par son espoir que l’impératrice ne se limitera pas à offrir la liberté à la noblesse, mais qu’elle accordera aussi la possibilité de jouir de « ce bien à tous ses sujets ».

Les observations des étrangers qui voyagent en Russie sont susceptibles de nuire au prestige de l’Empire et, en premier lieu, à celui de l’impératrice. Quant aux observations du voyageur russe qui parcourt son propre pays, elles nécessitent un « antidote », un contrepoison autrement plus efficace qu’un simple pamphlet. Au début de son livre, Alexandre Radichtchev déclare son intention de voir le monde tel qu’il est : « J’ai regardé autour de moi, et mon âme a été blessée par les souffrances de l’humanité13. » Étranger dans son propre pays, il découvre l’esclavage dans lequel vit la paysannerie qui nourrit les esclavagistes : les propriétaires fonciers. « Bêtes avides, insatiables sangsues ! » lance-t-il aux nobles possesseurs d’esclaves, en s’incluant dans leur nombre. « Que laissons-nous au paysan ? ce que nous ne pouvons lui retirer : l’air. Oui, l’air, uniquement… La loi interdit de le priver de la vie. Instantanément, du moins. Car combien de moyens avons-nous de la lui ôter peu à peu ? ! D’un côté, la toute-puissance, ou presque ; de l’autre, une impuissance absolue. Car le propriétaire terrien est, au regard du paysan, le législateur, le juge, l’exécuteur de ses propres décisions ou encore, à son gré, un plaignant contre lequel le défendeur ne peut rien. C’est le lot du captif, le lot du prisonnier d’une geôle fétide, le lot du bœuf sous le joug14. »

La réaction de Catherine n’est pas suscitée par la « dénonciation » de la condition du paysan asservi. Une série d’oukazes de l’impératrice a achevé de transformer les serfs en esclaves. L’historien américain James Billington considère même qu’en critiquant l’esclavage, Radichtchev ne fait qu’apporter une réponse tardive aux questions posées par Catherine à la Société d’économie libre qu’elle avait créée au début de son règne15. Le moment choisi pour la parution du Voyage, soit un an après le début de la Révolution française, peut aussi effrayer Catherine ; que Radichtchev l’ait écrit avant les événements de France ne fait, pour elle, aucune différence. Mais la grande raison du courroux de la souveraine éclairée est l’impudence de l’auteur du Voyage, qui met en lumière le « Schisme » – la « grande fracture » – et critique le pouvoir suprême pour son incapacité à l’abolir.

L’impératrice prend l’ouvrage de Radichtchev pour une attaque personnelle. Dans l’Antidote, au demeurant, elle expose, de façon concise mais claire, pourquoi il est impossible de libérer les paysans : les propriétaires fonciers ne le veulent pas. Catherine écrit : « Il n’est rien de plus difficile que de supprimer quelque chose, là où l’intérêt commun se heurte à l’intérêt privé d’un grand nombre d’individus16. » L’État, seul, affirme-t-elle avec conviction, peut trouver le moyen de concilier intérêts commun et privé. « Depuis moins de cent ans, souligne-t-elle, le gouvernement encourage, comme il le peut, la société. » Un demi-siècle plus tard environ, Pouchkine reconnaîtra la justesse des vues de Catherine, estimant avec elle que « le gouvernement est toujours le seul Européen de Russie ».

Le Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou paraît à la fin du règne de Catherine II, alors que les principales réformes administratives sont achevées. La voix isolée de Radichtchev n’est pas entendue et ne saurait l’être, car il exprime le point de vue d’une infime minorité. Le livre de Radichtchev n’atteindra à la notoriété qu’après sa publication par Herzen, à Londres, en 1858. Là encore, le cercle des lecteurs sera plus que restreint. La première édition scientifique complète du Voyage ne paraîtra qu’en 1905. Et lorsque les bolcheviks auront besoin de se trouver de nobles ancêtres, Radichtchev sera transformé en « révolutionnaire », « père de l’intelligentsia russe », et deviendra une icône.

En 1790, l’Empire de Russie est remis en ordre par les réformes de Catherine. Au bout du compte, Alexandre Radichtchev est l’un des fruits de ces réformes, à cette différence près qu’il est allé, dans ses rêves, plus loin que l’impératrice ne le jugeait nécessaire.

Après la mort de Pierre le Grand, la vie politique, qui se résume à une lutte d’influence entre différents groupes nobles et se traduit par la rapide rotation des favoris et des impératrices, se concentre autour de la structure des instances étatiques suprêmes. Le projet de « Conseil impérial », proposé par Panine à Catherine, ne fait que prolonger cette tendance. Mais le manifeste de Pierre III, qui libère les nobles, leur permet de réintégrer leurs domaines et la réforme administrative locale passe au premier plan. Les constantes restructurations de la haute administration et le parfait dédain de l’appareil administratif de province, qui laisse localement le pouvoir absolu aux mains des voïevodes et des gouverneurs, désorganisent la gestion du pays. Après son accession au trône, Catherine découvre que toutes les composantes du pouvoir étatique « sont sorties de leurs fondements ».

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