Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
La comparaison des emprunts faits par Catherine à De l’esprit des lois, avec le texte original, effectuée par l’historien F. Taranovski, a permis de mettre en évidence les fines retouches opérées par l’impératrice sur la pensée de Montesquieu. Catherine n’a nullement « pillé » les idées d’autrui, comme elle l’affirmait, elle les a habilement et très prudemment revues, afin de les adapter à ses besoins. Il lui a suffi, par exemple, de quelques mots supplémentaires pour aiguiser la pensée de Montesquieu et la radicaliser bien plus que ne le voulait le philosophe français, en séparant de la tyrannie, non seulement la monarchie réglementée, mais aussi l’autocratie. Développant l’idée qu’il est nécessaire de fixer les privilèges de la noblesse, Catherine s’appuie sur des extraits de l’Esprit des lois, feignant de ne pas remarquer que Montesquieu songeait à un système réglementé, et non autocratique.
Catherine ne veut pas voir les contradictions entre le rêve d’un « État européen réglementé » et la réalité de l’État qu’elle gouverne. La logique de l’impératrice est sans faille : les lois (Montesquieu le souligne) doivent être conformes à la situation du peuple ; le peuple russe se situe en Europe (la chose est confirmée par le paragraphe 6 du Nakaze) ; les idées du Nakaze sont donc prises aux sources européennes. Réfléchissant à ce syllogisme, Vassili Klioutchevski en voit la faiblesse dans le fait que les idées de Montesquieu et de Beccaria ne sont le fondement, alors, d’aucun État ouest-européen. Mais le caractère utopique du Nakaze est ailleurs. Catherine se fixe pour but de créer un État réglementé de type esclavagiste, sur la base de la philosophie des Lumières qui envisage, elle, un tout autre type d’État. Le programme réel de l’impératrice est la continuation directe de la politique menée par ses prédécesseurs : absolutisme sans limites, s’appuyant sur la noblesse privilégiée, détentrice de la terre et des paysans.
L’apport de Catherine à cette politique traditionnelle réside dans les « plumes » dont elle orne les deux principes fondamentaux de sa politique étatique : l’autocratie et le servage, ce dernier nourrissant la noblesse, elle-même appui majeur de l’État.
Quantité de grandes théories expliquent la nature spécifique de l’histoire russe, depuis la volonté de Dieu de faire de Moscou la « Troisième Rome », jusqu’à la « démarche de fer » du processus historique, plaçant à l’avant-scène le prolétariat, puis le prolétariat russe. Au début des années 1990, tirant les leçons de l’effondrement de l’Union soviétique, nouveau « Temps des Troubles » russe, le sociologue Alexandre Akhiezer propose une théorie de plus : le Schisme. Il ne s’agit pas, bien sûr, du Schisme survenu dans l’Église au XVIIe siècle, mais d’un phénomène de civilisation autrement plus important. Alexandre Akhiezer note le balancement caractéristique de l’histoire russe entre les civilisations traditionnelle et libérale, qui s’exprime en particulier dans la question de la place de la Russie sur la carte du monde. Et il en conclut que la Russie s’est enlisée entre les deux grandes civilisations. « La frontière entre elles passe à travers le corps vivant du peuple, le plaçant en état de schisme7. »
Sans répondre à toutes les questions concernant la spécificité de la Russie, la théorie du Schisme, de la fracture, permet d’envisager sous un nouveau jour le programme législatif et l’action concrète de Catherine II. Le Schisme, tel que le définit Alexandre Akhiezer, se traduit avant tout par une rupture de communication au sein de la société, entre la société et l’État, l’élite de l’esprit et celle du pouvoir, le peuple et l’autorité, le peuple et l’intelligentsia, ainsi que par une fracture au sein même du peuple. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la société commence seulement à naître, il faudra attendre la fin de cette période pour qu’apparaissent les ancêtres de l’intelligentsia russe ; mais la rupture de communication entre le pouvoir et les administrés, au sein de l’élite dirigeante et du peuple eux-mêmes, prend, au temps de Catherine II, un caractère démonstratif.
Les réformes de Nikone avaient scindé l’Église orthodoxe, celles de Pierre Ier la culture de Russie – le peuple préservant la sienne, russe, la noblesse adoptant celle de l’Occident. Le Nakaze de Catherine tente de jeter un pont par-dessus la principale fracture, entre la majorité serve et la minorité libre. Le manifeste de Pierre III avait mis en évidence l’existence d’un esclavage, jusqu’alors masqué par une égalité dans l’absence générale de liberté. Catherine, qui ne songe pas à libérer les paysans, tente cependant d’adoucir le système en réglementant les rapports entre serfs et propriétaires. L’impératrice, qui sait si bien exposer ses rêves et ses plans de réformes à ses correspondants étrangers, est incapable de trouver des « lignes de communication », non seulement avec les paysans (ce qu’elle ne souhaite pas), mais avec les nobles (ce qu’elle s’efforce de faire).
Alexandre Akhiezer voit une manifestation éclatante du Schisme dans le fait que « les signifiants, en franchissant les frontières, changent radicalement de contenu. Le sens peut même s’inverser complètement. Deux systèmes sémantiques se forment dans la société, qui s’interpénètrent et se détruisent mutuellement8 ».
La prédisposition au Schisme, l’existence dans les conditions du Schisme sont une des spécificités majeures de l’histoire russe. L’une des formes d’adaptation à la fracture entre esclaves et individus libres est la négation du besoin de liberté. Denis Fonvizine (1744-1792), l’écrivain dramatique le plus célèbre de son temps, auteur de la comédie, désormais classique, intitulée Le Mineur, et secrétaire du comte Nikita Panine, séjourne en France dans les années 1777-1778. Ses Lettres de France, pour reprendre l’expression d’un historien de la littérature, « sont la prose la plus élégante de l’époque et, en même temps, un document stupéfiant sur le nationalisme antifrançais qui imprègne l’élite russe du règne de Catherine, pourtant entièrement dépendante du goût littéraire français9 ».
Les prétentions des Français à la liberté indignent particulièrement le voyageur russe. « Le premier droit de tout Français est la liberté ; mais son état véritable est l’esclavage, car l’homme pauvre ne peut assurer sa subsistance que par un travail d’esclave et, s’il veut bénéficier de sa précieuse liberté, il lui faudra mourir de faim. » Aux malheureux Français qui s’estiment libres mais doivent travailler, Fonvizine oppose les Russes. « Considérant l’état de la nation française, j’ai appris à distinguer liberté de droit et liberté de fait. Notre peuple ne bénéficie pas la première, mais il jouit pour une grande part de la seconde. À l’inverse, les Français qui ont droit à la liberté, vivent un véritable esclavage. » En France, estime l’auteur du Mineur, la vie est bien pire que « chez nous » : « En comparant nos paysans des meilleures régions avec ceux de là-bas et en jugeant sans parti pris, je trouve notre état incomparablement plus heureux… Les gens, les chevaux, la terre, l’abondance des réserves de comestibles nécessaires, bref, tout est mieux chez nous et nous sommes plus des hommes qu’eux10. » Dans le même temps, l’historien Ivan Boltine (1735-1792), traducteur de Voltaire, Rousseau et de l’Encyclopédie (il ira jusqu’à la lettre « k »), affirme que les paysans russes ne considèrent pas leur condition de serfs comme malheureuse. « Ils ne peuvent se représenter d’autre état, écrit le général Boltine, aussi ne peuvent-ils désirer ce qu’ils ignorent : le bonheur humain est fruit de l’imagination11. »