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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Catherine a une vision très embellie du passé : son « assemblée des députés », ainsi qu’elle nomme la Commission, n’a rien d’une réussite. Une année et demie de travaux, à Moscou puis à Pétersbourg, deux cent trois séances ne donnent aucun résultat concret. À la fin de 1768, les sessions sont interrompues par la guerre qui commence avec la Turquie. Il n’en demeure pas moins que le Nakaze de Catherine et les remarques des députés présentent un intérêt considérable. Le Nakaze a pour mérite premier d’exprimer le sentiment d’insatisfaction du pouvoir suprême devant la situation en Russie, et de montrer qu’il est possible de résoudre les principaux problèmes auxquels est confronté l’État. Catherine pose trois grandes questions et donne des réponses. Elle commence par définir la position géographique du pays. Le paragraphe 6 du premier chapitre proclame : « La Russie est une puissance européenne. » La chose n’est pas si évidente dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, et elle ne l’est pas plus à la fin du XXe. Historien et publiciste, auteur d’une Histoire de la Russie depuis les origines en quinze volumes, ainsi que des pamphlets De la corruption des mœurs en Russie et Des vices et de l’absolutisme de Pierre Ier, le prince Mikhaïl Chtcherbatov (1733-1790), rédige des remarques détaillées sur le Nakaze de Catherine. Il note, à propos du paragraphe 6 : « On ne peut qualifier toute la Russie de puissance européenne, car nombre de ses régions sont situées dans les frontières de l’Asie, ainsi les gouvernements d’Astrakhan et d’Orenbourg, et toute la Sibérie2. » On relèvera ici un embryon des théories eurasiennes beaucoup plus tardives (qui reflètent l’extension continue des possessions russes vers l’Asie).

À la deuxième question, celle du système de pouvoir en Russie, Catherine donne une réponse non moins catégorique. Le paragraphe 9 proclame : « Le souverain est autocrate ; car aucun autre pouvoir que celui réuni en sa seule personne ne peut agir conformément à l’espace d’un si grand État. » La formule, nous l’avons vu, est directement empruntée à De l’esprit des lois, l’impératrice se contentant de remplacer l’expression « pouvoir despotique » par « pouvoir autocratique ». Opposé à une autocratie sans limite, Mikhaïl Chtcherbatov, qui juge nécessaire une participation active de la haute noblesse au gouvernement, note à propos de ce paragraphe : « Je ne puis tenir cette opinion pour juste. » Et d’ajouter que le pouvoir despotique « présente peu de différence avec la tyrannie la plus vile3 ».

Reste la troisième question. Après avoir défini la situation géopolitique de la Russie et le mode de gouvernement, Catherine doit encore décider du sort des paysans. La condition paysanne est indissolublement liée à celle de la noblesse. L’affranchissement de cette dernière, libérée du service de l’État par Pierre III, a rendu d’une actualité plus brûlante la question du droit paysan. Au temps où Catherine était encore grande-duchesse et qu’elle avait la tête pleine des idées formulées par les philosophes français des Lumières, elle écrivait pour elle-même : « Transformer des hommes en esclaves est contraire à la foi chrétienne : ils naissent libres. » Elle ajoutait qu’elle avait trouvé un moyen simple et indolore de supprimer le servage : il suffisait, à chaque fois qu’un domaine passait aux mains d’un nouveau propriétaire, de déclarer libres les paysans qui y vivaient. La grande-duchesse avait calculé qu’en un siècle, le servage disparaîtrait.

Le Nakaze de Catherine est l’expression de ses idées et intentions, après son avènement. La plupart des historiens opposent l’impératrice, libérale et éprise de liberté, à la noblesse, catégoriquement opposée à la libération des paysans. Encore mal assurée de ses forces et de la solidité de son trône, Catherine aurait renoncé à procéder à un affranchissement rapide des paysans, autrement dit à changer radicalement la structure sociale en Russie. Cette interprétation n’est pas sans fondement. Les nobles, en effet, ne veulent pas abolir le servage. En 1766, Catherine propose à la Société d’Économie libre, créée à Pétersbourg, ce thème de réflexion : « Quel est le plus utile : que le paysan ait en propriété la terre, ou un simple bien mobilier ? » L’impératrice revient à cette question dans son Nakaze et affirme : « L’agriculture ne saurait prospérer là où nul n’a rien qui lui appartienne en propre. » Approuvant cette formule, le prince Chtcherbatov évoque deux formes d’esclavage : « Chez les Romains, ou aujourd’hui chez les Turcs et les Tatars, l’esclave ne reçoit de son maître que la nourriture et les vêtements dont il a besoin, et tout ce qu’il produit vient au bénéfice du maître ; de cette façon, il ne peut mettre à son ouvrage le même soin que s’il possédait quelque chose. Mais l’esclavage en Russie a un autre fondement. Les paysans de Russie, bien qu’esclaves de leurs seigneurs, propriétaires de la terre qu’ils cultivent, sont mus par leur propre intérêt ; car nul ne retire les biens et les terres aux paysans, et ces derniers, jusqu’à nos jours, ne ressentent point que tout cela ne leur appartient pas… »

Pour Mikhaïl Chtcherbatov, la différence entre les esclavages russe et turc (ou romain) vient de ce que les propriétaires fonciers de Russie savent où est leur intérêt, ce qui les a poussés à laisser un lopin de terre aux paysans, mais aussi de ce que les paysans « ne ressentent point » que tout appartient au seigneur. Le prince Chtcherbatov écrit ses Remarques après cette guerre paysanne que fut la révolte de Pougatchev, durant laquelle « ces pensées » firent irruption dans la tête des paysans, ce qui entraîna « le meurtre d’un grand nombre de propriétaires ». Ces événements achèvent de convaincre le publiciste de la Cour que les paysans « ne sont plus dignes d’aucune liberté, que toute abolition de l’ancien pouvoir exercé par les propriétaires sur leurs paysans peut être génératrice d’une grande ruine et entraîner la destruction de l’État4 ».

Les historiens brossent un portrait idéalisé de « l’impératrice éclairée », persuadée que « les normes et les méthodes d’un État réglementé, complété par le projet d’une société active, dynamique et productive, ont l’approbation de tous les cercles éclairés de la société russe ». En d’autres termes : « Elle conservait encore ses illusions et ignorait ce que souhaitait la société qu’elle gouvernait depuis cinq ans déjà5. »

Tous les historiens, cependant, ne raisonnent pas ainsi. « Liberté, âme de toutes choses ! Sans toi, tout est mort. » En citant cet extrait d’une note de Catherine II qui vient à peine, alors, de ceindre la couronne, Vassili Klioutchevski, commente, impitoyable : « Ce n’étaient, bien sûr, que les excès politiques, les engouements juvéniles d’un cœur de femme de trente-cinq ans6. » Alexandre Kizevetter, qui analyse minutieusement l’œuvre de Catherine, en vient à la conclusion que « la représentation commune selon laquelle, jusqu’à la convocation de la Commission de 1767, Catherine régna au sommet du radicalisme, risquant de se heurter à l’égoïsme des ordres sociaux et à leurs revendications, pour se détourner ensuite de ses idéaux au nom de l’autoconservation, pâlit et s’évapore » à l’étude des documents. L’historien montre que Catherine n’avait pas la moindre intention d’affranchir les paysans, que, d’emblée, elle se fixa pour unique but de limiter par la loi l’ampleur des corvées serves. Longtemps, le bruit courut que l’impératrice avait exprimé son souhait d’abolir le servage dans les paragraphes du Nakaze qu’elle rejeta du texte définitif, ayant perçu les sentiments et les tendances des députés à la Commission. La publication, à la fin du XIXe siècle, de l’édition académique du Nakaze, avec tous les passages supprimés, devait confirmer qu’elle n’était jamais allée au-delà de la limitation des corvées paysannes et de la reconnaissance du droit des serfs à posséder des biens mobiliers.

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