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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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— Votre passeport ?

— Je… je n’ai pas de passeport, Votre Haute Noblesse, dit Malinoff. Je l’ai laissé à la maison.

L’aide de camp eut un sourire entendu et chuchota quelques mots à l’oreille du colonel.

— Bien sûr, bien sûr, dit le colonel.

Et il ajouta :

— Pas de passeport ? Peut-être avez-vous un nom, si vous n’avez pas de passeport ?…

Malinoff gonfla les narines, plissa les yeux et, sûr de son effet, prononça d’une voix forte :

— Malinoff, Arkady Grigorievitch Malinoff.

Puis il attendit.

Le colonel n’avait pas bronché. L’aide de camp inscrivait le nom dans un registre.

— Je suis Malinoff, l’écrivain, reprit Malinoff avec insistance.

— Connais pas, dit le colonel.

À ces mots, Malinoff éprouva un sentiment d’humiliation injuste. Il voulut même se fâcher.

— Vous avez sûrement lu des récits de moi, Votre Haute Noblesse, dit-il.

— Possible. Mais qu’est-ce que cela change ? demanda le colonel.

— Cela change… Cela change… tout, Votre Haute Noblesse…

— Que faisiez-vous dans la rue ?

— Je… je sortais pour prendre l’air…

— Ce n’est pas ce qu’on m’a rapporté. Mes hommes vous ont vu sur la barricade…

Malinoff fit une grimace nerveuse.

— J’admets, dit-il, que les apparences sont contre moi. J’étais allé voir les insurgés par curiosité littéraire, oui, pour me renseigner, en vue d’un livre que j’ai l’intention d’écrire…

L’aide de camp nettoyait ses molaires avec un petit cure-dent argenté. Le colonel fronça les sourcils et souffla d’un air mécontent dans sa moustache. Tout à coup, il s’écria :

— Et c’est par curiosité littéraire que vous avez emporté un revolver ? Un revolver qui a servi. Contre les soldats de Sa Majesté. Il manque trois balles dans le barillet !

Malinoff, atterré, ne savait que répondre. Au lieu de se justifier, il répétait lamentablement :

— C’est une erreur… Je ne peux pas avoir tiré… Les autres ont tiré… Il ne faut pas confondre… Je suis un écrivain… L’écrivain Malinoff… Vous avez sûrement lu…

On ne l’écoutait pas, l’aide de camp tapotait de sa main blanche et fine le revolver que la patrouille avait confisqué et qui luisait au bord de la table, sur le drap rouge. Cette pièce à conviction fascinait Malinoff. Peu à peu, il comprenait, avec une précision impitoyable, que son aventure était plus grave qu’il ne l’avait supposé. De toute évidence, pour les soldats qui l’avaient arrêté, pour l’aide de camp, pour le colonel, il n’était pas l’écrivain Malinoff, auteur de romans à succès, mais un individu coupable d’avoir participé à l’émeute. Quoi qu’il fît, à présent, rien ne le distinguait des dizaines, des centaines de malheureux qu’on emprisonnait, qu’on massacrait, qu’on déportait en Sibérie. La réplique à tous ces arguments était simple : un revolver auquel il manquait trois balles. Derrière la fenêtre du bureau, Malinoff perçut le pas cadencé d’une patrouille. Puis, une salve terrible ébranla les vitres. Sans doute venait-on de fusiller quelqu’un dans la cour ? Depuis le début de l’insurrection, la justice militaire était devenue singulièrement expéditive. Un frisson secoua le corps de Malinoff. Il avait beau se raisonner, toute sa chair se hérissait. Il gémit :

— Ce n’est pas possible, je suis… je suis Malinoff.

Le colonel signait des pièces de papier glacé. L’aide de camp, un tampon-buvard à la main, le regardait faire… Il sembla à Malinoff que les lèvres du vieux remuaient faiblement sous la moustache pisseuse. Il crut entendre :

— Exécuté… Séance tenante…

Des spasmes secs lui serraient la gorge. Ses jambes faiblirent. Un soldat lui donna une bourrade dans les reins.

— Tous les mêmes, grognait le colonel. Courageux derrière la barricade, et peureux comme des poules au moment de l’explication.

À cet instant, la porte s’ouvrit d’une volée, et un capitaine des hussards entra dans la pièce. Les deux officiers levèrent la tête.

— Comment va, les amis ? demanda le capitaine. Les Semionovtsky sont à pied d’œuvre. L’artillerie entre en action. Dans quarante-huit heures, Moscou sera nettoyé.

Malinoff dévisageait violemment le nouveau venu. Ce capitaine, mon Dieu, oui, il l’avait déjà vu. On l’appelait Berberoff. C’était un ami d’Eugénie. Était-il possible que cet homme refusât de le reconnaître et de le secourir ? La sueur coulait à grosses gouttes sur sa figure. Ses dents claquaient. Il tortillait nerveusement la pointe de sa barbiche blonde.

— Toujours beaucoup de travail ? demandait le capitaine des hussards.

— Ma foi oui, dit l’aide de camp. On nous en amène en moyenne deux ou trois par heure.

— Monsieur… monsieur Berberoff, murmura Malinoff d’une voix exténuée.

Le hussard se retourna, et son regard rencontra le regard implorant de Malinoff.

— Ah ! bah ! Mais c’est Malinoff ! s’écria-t-il. Qu’est-ce que vous faites là, mon bon ?

Malinoff, foudroyé par la joie, battit des paupières, essaya de remuer la langue. Mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il chancelait. Deux soldats l’étendirent sur une banquette. Quelqu’un lui jeta de l’eau à la face. Il entendait, à des distances rassurantes, le dialogue des officiers :

— Mais oui, je le connais !… Je me porte garant !… Pensez-vous !… C’est un ami des Jeltoff…

Deux heures plus tard, Malinoff sortait du commissariat en compagnie du capitaine des hussards.

— Je vous dois la vie, disait-il. Sans vous, j’étais victime d’une erreur judiciaire inexcusable. Croyez-vous que je puisse rentrer chez moi sans danger ? Ces barricades m’inquiètent…

Un coup de canon ébranla le ciel.

— Ce ne sera pas long, dit l’officier.

Nicolas, couché derrière la masse du traîneau renversé, examinait le fond de la rue à la jumelle. Les maisons du carrefour étaient bondées de troupe. Çà et là, aux fenêtres, apparaissaient des bonnets de fourrure et des baïonnettes. Au milieu de la chaussée, un canon léger avait été installé en position de tir. Des servants s’agitaient autour de la pièce. Un artificier donnait des ordres en remuant les bras. Tout à coup, un nuage de fumée blanche bondit entre les façades, et un éclatement rageur fendit de bas en haut tout le paysage immobile.

— Couchez-vous, hurla Zagouliaïeff.

Le premier obus avait frappé à vingt pas de la barricade. Personne n’avait été blessé. Mais, déjà, Nicolas savait que l’armée prendrait le dessus et qu’il y aurait beaucoup de morts pour rien. Le second coup souleva, déchiqueta le rempart de tôles et de poutres. Des éclats de bois sautèrent vers le ciel. Fédia, qui se tenait en sentinelle près du drapeau rouge, poussa un juron, serra ses deux mains contre son ventre et se coucha dans la neige. Le canon tonnait toujours. Des shrapnells pétaient sec en sifflant. Une fumée âcre et grise flottait sur les décombres. Nicolas, aveuglé, assourdi, tirait au jugé contre des fantômes. Son Mauser était brûlant. Il planta la crosse dans la neige pour la rafraîchir. À sa droite, il remarqua le portier qui vacillait en dodelinant de la tête. Le sang sortait de sa bouche. Ses yeux étaient blancs. Il répétait en crachant des filaments violâtres :

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