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Cri de la chouette

Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:

Folcoche, c'est l'affreux surnom dont les enfants Rezeau avaient affublé leur terrible mère. après l'avoir combattue dans l'inoubliable Vipère au poing, Jean Rezeau avait fui la tribu : il s'était marié, avait fondé une famille normale — sa revanche — dans la Mort du petit cheval. Vingt-cinq ans plus tard, veuf, remarié avec Bertille dont il élève la fille parmi ses propres enfants, nous le retrouvons dans Cri de la chouette. Mais voilà que Madame Mère, Folcoche, jamais revue, fait irruption chez lui. Trahie, dépouillée par son fils préféré, elle vient offrir la paix. Jean, qui avait chassé les fantômes de sa jeunesse, accepte d'oublier le passé sur l'insistance de sa femme et de ses enfants qui croient pouvoir convertir leur redoutable aïeule. C'était oublier que Folcoche est toujours Folcoche. Et la vieille chouette, aussitôt, sème méfiance et discorde.
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Je prends la lettre, je la lis sur place, assis sur une marche de l'escalier qui monte à l'ancien grenier, découpé en quatre chambres d'enfants. De la nouveauté passons à l'autrefois qui, lui aussi, fait mon siège par le truchement de Bertille qu'on pressent favorable :

— Comme je le prévoyais, ma fille, Marcel cherche acquéreur pour La Belle Angerie. Or vous savez que l'ensemble avait été vendu du vivant de mon mari en viager, aux Guyare de Kervadec qui en ont fait la dot de Solange. L'usufruit dont je suis bénéficiaire ne porte que sur le château et la fermette annexe. Il est donc très facile de liquider La Vergeraie et La Bertonnière, excellentes métairies qui sont au surplus en fin de bail. Il l'est moins de brader La Belle Angerie, occupée, mal en point et défendue par les cris de la famille. On m'a déjà discrètement proposé de racheter la nu-propriété, à un prix raisonnable.

Mais pourquoi moi ? Pourquoi pas votre mari ? Réfléchissez-y. J'ai une idée pour faciliter la transaction. Je serai à Paris le 23 décembre pour l'inventaire.

Enveloppe bulle, issue d'un économique paquet de vingt-cinq acheté au Prisunic de Segré. Papier à en-tête (biffé) de mon père : Mme Rezeau ne doit pas écrire souvent pour n'avoir pas, depuis le temps, épuisé le stock. Bertille s'assied à côté de moi sur la marche et par exception me laisse enfoncer les doigts dans ses cheveux sans protester.

— Tu as été choqué, murmure-t-elle, par les pilules de Salomé. Moi aussi. Elle est libre. Mais selon nos accords elle nous devait des explications. Comme il ne faut surtout pas la contrer, en ce moment, j'hésite à demander une réunion du conseil.

Sa tête a fini par tomber sur mon épaule et de la bouche entrouverte, humide, s'échappe l'odeur fraîche du dentifrice enrobant une question :

— Et qu'est-ce que je vais répondre à ta mère ?

Les derniers mots sont passés de bouche en bouche. Elle n'a sous le tablier que son soutien-gorge. Elle grogne un peu dans le baiser, en virant de l'œil parce que Blandine n'est pas loin. Réfléchissons. Tout ce qui a été fait à La Belle Angerie a toujours été le fait du prince et les intéressés jamais n'ont eu voix au chapitre… Excellente occasion ! Je lâche Bertille :

— Explique-lui ce que c'est, notre conseil, et convoque-la, à tout hasard, en ajoutant que tu mets sa proposition à l'ordre du jour. On pourrait en profiter pour poser une « question affectueuse » à Salomé.

XI

Un de mes pires souvenirs d'enfance, c'est celui du jour où par M. Rezeau, au nom de Mme Rezeau, trônant au centre de la grande table à pieds torses, la loi nous fut donnée : arbitraire, indiscutable, exigeant de nous, dans le silence et la crainte, une soumission totale, voire une pieuse gratitude envers le droit divin. De dix à quinze ans la scène m'a fait rêver, rageur, à une république de gosses, retirée sur l'Aven-tin pour y traiter sur pied d'égalité avec la Rome des adultes. Passé de l'autre côté (bien malgré moi : le diktat de l'âge reste le seul incontestable), j'éprouve la plus vive répugnance à disposer de jeunes êtres. Même s'ils ne sont pas encore doués d'un discernement suffisant, ils le sont de réactions, liées au sentiment de l'autonomie physique : qui respire pour son compte étouffe vite dans l'air d'autrui.

D'où, chez moi, l'institution du conseil. Naïveté ? Je ne crois pas. Il ne suffit pas que la vie de famille soit quotidiennement discutable, par tous, compte non tenu des différences de taille (la parole tombe d'une bouche d'homme dans une oreille d'enfant et cette seule gravité fausse leurs rapports). Il faut de temps à autre, dans les cas importants, un décorum, une solennité à bon pouvoir de date, donnant à chacun l'occasion d'en appeler au droit de parole, comme de s'exercer à la citoyenneté, c'est-à-dire au débat, suivi de vote, puis d'obéissance à la loi du nombre. Pas de transformations de la maison, pas d'achat de meubles, pas de location de vacances sans l'avis de tous. Pas de gestion non plus : on ne se figure pas ce qu'ils sont moins exigeants, les gosses, qui ont établi avec vous votre déclaration de revenus. Quant aux punitions, elles gagnent toujours à être discutées et si possible consenties : j'ai vu Jeannet se voter quinze jours de privation de sortie pour un très mauvais carnet de notes, alors que j'en demandais huit. Il est vrai qu'il venait d'avoir douze ans : après cinq ans de voix consultative, il votait pour la première fois.

* * *

Voilà donc Bertille au centre de la table, entre Aubin et Jeannet, tous deux en survêtement rouge à bande blanche. Moi, en face, entre Blandine et Salomé, ma rousse et ma noire, l'une en robe de tricot vert pâle, l'autre en pantalon et chemisier de satin noir, toutes deux n'ayant de commun que leur maquillage. La grand-mère Daroux, grippée, n'occupait pas son bout de table. Mais Mme Rezeau occupait le sien… Elle était venue ! Remontée pour l'inventaire, elle m'avait téléphoné de chez Mélanie pour me demander d'aller la chercher. Elle nous observait sans rire, exploratrice curieuse des mœurs de la tribu :

— Ça marche mieux que l'autorité, vraiment, votre système ? avait-elle dit en s'asseyant. Si vous êtes mis en minorité, vous, parents, vous appliquez la décision ?

Et de tiquer, tout de même, quand, après avoir ouvert le livre de famille et noté les présents, Blandine, « secrétaire de séance », s'était mise à lire :

— Et d'abord une question affectueuse : Estimant qu'une fille de dix-huit ans est seule juge de se donner à l'essai, Maman demande à Salomé, qui a fait confiance à Gonzague, pourquoi elle n'en a pas prévenu ses parents ?

Le visage un peu crispé, mais empreint d'indulgence, Mme Rezeau écoutait Salomé, bien plus à l'aise qu'elle, répondre tranquillement :

— Je pensais vous l'avoir fait suffisamment comprendre et pour le reste je voulais vous éviter le détail.

— Mais, dit faiblement Mme Rezeau, ce n'est pas le silence qui est le plus…

Elle n'acheva pas. Frères et sœur déclenchaient un véritable tir de barrage :

— L'amour, disait Blandine, ce n'est pas une maladie dont la déclaration soit obligatoire.

— Je ne comprends pas, disait Jeannet — pour une fois dans le camp de Salomé. Vous ne me demandez pas le nom de mes amies. Vous préférez même ne pas le savoir. Pourquoi une attitude envers la fille et une autre envers le garçon ?

— Vous ne croyez pas, rétorquait Bertille, que ce qui risque d'allonger la famille la regarde un peu ?

Il y eut un certain flottement, puis la voix de Jeannet laissa tomber :

— Alors si tu nous fais encore un petit frère, préviens-nous par lettre recommandée. On pourrait ne pas être d'accord.

Et aussitôt, exploitant l'effet :

— Tu vois, ça n'a pas de sens.

Madame Mère ne bougeait plus. Elle était loin, loin, réfugiée dans je ne sais quelle époque. La main en cornet derrière l'oreille, elle feignait de mal entendre. Les Chinois aussi, elle les avait connus incroyables : Cette année-là les mandarins détrônèrent Tchou qui avait condamné vingt des leurs, en bonne justice, mais les avait fait empaler sur du bois et non sur de l'ivoire. Cependant mon regard croisait celui de Bertille qui me disait oui, d'un battement de paupières. Oui, n'insistons pas. Nous sommes de la génération de transition, qui se croyait dégagée des tabous, mais ne saurait comme certains membres de la nouvelle considérer l'amour, ci-devant dénommé fornication, comme l'expression même de l'innocence et de la liberté.

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