Le club des tueurs de lettres
- Автор: Кржижановский Сигизмунд Доминикович
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Verdier
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Le club des tueurs de lettres». Краткое содержание книги:
Le vent éthérique, soufflant depuis la cité invisible, jetait bas les constitutions des États jouxtant le pays qui avait accueilli l’idée de Netetti et de Tutus. En quelques bourrasques éthériques s’accomplirent quelques révolutions ; Zes les avait nommées « révolutions ex machina ». Cela se faisait le plus simplement du monde : en tirant sur les muscles des hommes comme sur les ficelles de marionnettes, l’ex, opérant dans un rayon donné, les entassait dans les capitales, investissait de pantins les institutions et les palais et obligeait les foules à articuler -comme un seul homme – un slogan simple de deux ou trois mots. À ceux qui avaient échappé à l’innervateur, il ne restait plus qu’à fuir, le plus loin possible des tentacules éthériques de la machine. Très vite cependant, un ex super-puissant qui pouvait atteindre les muscles par-delà les océans, fut achevé et mis en service. Rassemblés dans le plus complet désordre, les fuyards tentaient d’organiser la résistance ; ils disposaient de certains avantages : une fluidité et une complexité de mouvement que ne possédaient pas les hommes nouveaux qui se mouvaient par à-coups, en ligne droite et étaient incapables de s’orienter. Alors commença l’extermination méthodique, secteur par secteur, des non-inclus. Les rangs, tirés au cordeau, des hommes nouveaux avançaient, comme des faucheurs dans un champ de blés mûrs, balayant toute vie sur leur passage. Étreints d’une angoisse mortelle, les gens se cachaient dans les forêts, s’enfouissaient dans le sol ; d’autres, imitant les mouvements mécaniques des « nouveaux », se joignaient aux colonnes, avec la seule idée de garder la vie sauve. Le travail d’élimination des déchets humains, comme s’était un jour exprimé notre Zes, était supervisé à l’échelon local par des observateurs choisis parmi les deux ou trois centaines d’immunisés pour qui les ex travaillaient. Lorsque le balai éthérique eut achevé sa besogne, tous les territoires furent réunis en un seul État mondial auquel fut attribué un nom évoquant à la fois la machine et l’antidote : l’Exinie.
Après quoi, le dictateur Zes annonça le passage à l’édification pacifique. En priorité, il fallait mettre en place un appareil humain capable de desservir, avec une précision suffisante et les automatismes appropriés, les appareils du système Tutus. Pendant la période du coup d’État et des affrontements, les machines avaient été actionnées par un même petit nombre d’immunisés ; le fonctionnement des ex exigeait un système sophistiqué de mouvements et la prise en compte d’une signalisation non moins sophistiquée. L’ultime création de Tutus – l’ex capable de gouverner tous les ex – fut enfin installée. Elle dispensa les oligarques d’un travail épuisant – nerveusement et physiquement – de gestion de l’innervation. La seconde réforme fut la liquidation de l’instruction publique en Exinie ; il était en effet parfaitement superflu d’apprendre aux gens ceci ou cela, si les innervateurs étaient tout à fait capables d’accomplir le ceci ou le cela en question. Les postes budgétaires destinés à l’instruction furent réaffectés au perfectionnement d’un système nerveux centralisé et unique, concentré dans la cité invisible. Ensuite, l’ex de chaque humain – son potentiel musculaire – fut recensé. Installé devant le clavier de l’ex central, Zes connaissait très exactement la somme de forces musculaires, la réserve de travail qui pouvait à tout moment être affectée à telle ou telle tâche, répartie et redistribuée au gré du manipulateur. Les villes d’Exinie se dotèrent peu après de constructions grandioses, d’une ampleur cyclopéenne, érigées selon un plan unique, en fonction des lignes de force des ondes éthériques : des rues droites comme des pistes de bowling et reliant les unités d’habitation aux usines furent tracées parallèlement aux méridiens et aux lignes des longitudes. Les travailleurs que les innervateurs vidaient de leurs forces furent logés dans des palais clairs et spacieux, et abondamment nourris, sans que personne ne sache si cela les rendait vraiment heureux. Leur psychisme, coupé du monde extérieur, isolé dans leur cerveau qui était lui-même dissocié des muscles, ne donnait aucun signe d’existence.
Tout en appliquant scrupuleusement son plan d’exification totale de la vie, le gouvernement se préoccupait de prolonger celle-ci. L’organisation planifiée de l’amour avait nécessité la création d’un ex dit Coïtal lequel, opérant avec une certaine périodicité, précipitait les hommes sur les femmes par de violentes et brèves pulsions éthériques, les appariait de telle sorte que le maximum de conceptions fût produit dans le minimum de temps. Soit dit en passant, l’un des immunisés, secrétaire personnel de Zes, un jeune homme pourvu d’une mèche de cheveux comme celle de notre ami Pos – pour ne pas chercher trop loin, appelons-le Pass…
— Vous avez une façon un peu cavalière de fabriquer des noms – Pos s’agitait dans son fauteuil – et je vous conseillerais de…
— Je vous rappelle à l’ordre, s’interposa le président de séance. Moi seul ici ai le droit de faire des observations. Poursuivez votre récit.
— Or donc, ce Pass longtemps avant toute exification, avait soupiré pour une dame qui, dédaignant ses mérites, le traitait par le mépris. Ledit Pass franchit alors le pas suivant : recourir aux offices de l’ex. La machine voulait bien, peu lui importait. À l’heure fixée, elle amena la dame au lieu convenu, mais ne se retira pas, si bien que le jeune homme, nerveux et anxieux, ressentait sa présence au cœur même de l’amour. Avec une netteté hallucinatoire, il entendait le tournoiement des pales d’acier des rotors, le va-et-vient des flux vibratoires, le tout sur fond de sifflements ténus et lancinants. Oui, mes amis, le vent – souvenez-vous du tout premier jour ! – qui tirait les bretelles des bonnets en demi-sphères, ne pouvait les remplir que d’air, et les ex, quant à eux, étaient capables de fabriquer n’importe quoi, sauf des émotions. Bref, le lendemain matin notre pauvre Pos… pardonnez-moi, je voulais dire Pass, était triste et taciturne ; et lorsque son patron qui l’aimait bien affirma, en se frottant les mains, que, pour ainsi dire, l’on pouvait considérer la refonte du monde comme achevée, il ne rencontra que le silence d’un regard noir.