Le club des tueurs de lettres
- Автор: Кржижановский Сигизмунд Доминикович
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Verdier
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Le club des tueurs de lettres». Краткое содержание книги:
— Je me tiendrais moi-même pour fou si j’acceptais de limiter l’usage du vent éthérique aux seuls aliénés. La forêt invisible des ex s’étend de jour en jour. J’ai renoncé depuis longtemps à ma méthode mécaniste de régulation des systèmes musculaires. En fait, tout réseau musculaire, si on l’isole du cerveau, peut être inclus dans une innervation de fréquence déterminée. Chaque ex construit est réglé sur une fréquence donnée ; une fois mis en marche, il inclura toute une série d’humains qui, d’eux-mêmes en quelque sorte, se brancheront sur ladite fréquence exclusivement. À condition, bien entendu, que leurs récepteurs musculaires soient isolés de l’innervation intérieure, c’est-à-dire, encore une fois, – que le diable l’emporte ! – de ce « bon vieux cerveau » qui nous a déjà causé et nous causera encore beaucoup d’ennuis. Résumons-nous. Personne n’ignore que notre pays met sur le marché mondial des conserves, des fruits secs, des aliments déshydratés et pressés. La nouvelle variété de vibrophage est assez vivace pour résister au pressage, à la dessiccation, etc., puis s’introduire dans les organismes de nos consommateurs étrangers, et, par les réseaux sanguins, pénétrer jusqu’au cerveau… Il va sans dire que nous garderons l’inite pour notre usage propre. Pour vous, qui êtes des hommes d’État, point n’est besoin de s’appesantir sur les avantages que tout cela va nous procurer, sur l’équilibre mondial inédit qui doit s’instaurer entre l’ex et l’inite.
Peu après, d’innombrables cultures de vibrophages, compressées dans des cubes de bouillon, séchées et congelées à l’intérieur de divers aliments, soudées dans des millions de boîtes de conserves, s’en allèrent au-devant de millions de bouches qui, confiantes, se dévorèrent elles-mêmes, si vous me passez l’expression. Quant aux premiers grammes d’inite, fabriqués avec une extrême lenteur par Netetti en personne, sans l’aide du moindre laborantin, ils ne sortirent pas du cercle étroit des gouvernants et de leur entourage. Ces hommes, qui avaient livré tous les aliénés en pâture aux ex, avaient décidé de protéger en priorité de la machine les plus raisonnables, c’est-à-dire eux-mêmes. Il va de soi que par la suite, à mesure que de nouveaux grammes et onces d’inite étaient obtenus, il fut prévu de la distribuer, du centre du pays à sa périphérie, à tous les citoyens à part entière, aux frais de qui, d’ailleurs, étaient construits les ex… Mais voilà que Netetti mourut sans crier gare : on le trouva, le cou tuméfié, les yeux exorbités, gisant au milieu de la verrerie de son laboratoire secret. Il ne laissait aucune note, ni aucune formule de fabrication de l’inite. On ne retrouva pas la fiole contenant les quelques grammes d’inite que le savant portait toujours sur lui (seuls Tutus et les membres du Conseil secret en étaient informés). Tutus lui-même était inquiet et désemparé. En séance extraordinaire du Conseil, lui qui, d’ordinaire se contentait de répondre ou de ne pas répondre, posa pour la première fois une question :
— Que faire ?
C’est alors que se leva le benjamin de l’assemblée, un dénommé Zes.
— Pourquoi pas Zez ? s’exclama le président en nous souriant d’un air perplexe. Les trouveurs d’idées se regardèrent.
Mais Daj continuait de marteler ses points et ses virgules.
— Je disais donc qu’un dénommé Zes s’était levé, qui, jusque-là, ne s’était jamais fait remarquer. C’était un homme intelligent, mais cruel, le scélérat traditionnel en quelque sorte dont ne peut se passer un récit fantastique où l’on est tenu de remplacer les caractères par des poncifs. Voilà. Et la réponse arriva :
— Faisons tourner tous les ex. Immédiatement.
Un mouvement agita l’assemblée. Tutus émit une objection :
— Mais voyons, le plan d’immunisation n’a pas encore été mis en œuvre. Cela signifie que les machines risquent d’inclure…
— Tant mieux. Moins il y a de dirigeants et plus grandes sont les possibilités de diriger. Autre chose : l’assemblée a-t-elle pris en compte le fait que l’inite avait disparu ? Nos idées ainsi que le secret de l’inite, pourraient tomber, si ce n’est déjà fait, entre des mains étrangères. Tandis que nous tergiversons, le bruit de nos projets franchira la frontière ; mais auparavant, nos concitoyens, s’ils ont conservé une parcelle de bon sens, auront réglé leurs comptes aux ex comme à nous. Pensez-vous donc qu’ils nous pardonneront notre immunité ?
— Certes… Tutus hésitait. La mise en marche des ex serait pourtant prématurée. Les bacilles n’ont pas encore pénétré dans tous les cerveaux de la planète. De plus, je ne suis pas certain que nos ex surpuissants, même s’ils se mettent à tourner tous en même temps, puissent inclure dans leur champ d’action plus de, disons, plus des deux tiers de l’humanité. Il peut y avoir des écarts individuels de système musculaire, tout le monde n’est pas fait en série, sur le même modèle.
— Parfait, reprit Zes, les deux tiers de la musculature du monde, c’est plus qu’il n’en faut pour exclure de la vie les non-inclus. Définitivement. Je propose donc une solution concrète : mettre sur le marché intérieur les conserves « à bacilles ». Et au prix le plus bas. Deuxièmement : quoi qu’il en coûte, on achève dans les jours qui viennent la construction du dernier ex superpuissant. Troisièmement : dès qu’il sera achevé, nous passerons en quelque sorte de la science à la politique.
Mais les événements se précipitaient, et plus rapidement que ne l’avait prévu Zes, qui partageait l’avis de Tutus selon lequel les bacilles s’insinueraient dans le cerveau plus vite que les idées. Le matin qui suivit la réunion extraordinaire, les ouvriers ne se présentèrent pas au chantier de l’extériorisateur ; une agitation inquiétante régnait dans les rues ; des tracts fraîchement imprimés circulaient ; un meeting tumultueux se tenait dans un des faubourgs de la ville, et l’unité militaire dépêchée pour le disperser refusait d’obéir aux ordres. Comprenant que chaque minute comptait, Zes ne perdit pas de temps à réunir le Conseil et, suivi d’une dizaine de ses proches, il se précipita vers la cité invisible où se dressaient les pylônes transparents des innervateurs. Personne ne les arrêta, le personnel ayant préféré assister au meeting.
La foule ameutée par les tracts était massée, épaules contre épaules, dans une vaste combe qui s’amorçait juste à la sortie de la ville. Perchés sur les arbres, des orateurs discouraient avec des voix perçantes d’oiseaux : les uns parlaient d’un complot à moitié découvert ; d’autres s’indignaient du gaspillage des deniers publics, les troisièmes criaient à la trahison, les quatrièmes réclamaient vengeance et châtiment. Dans cette fourmilière grouillante se dressaient des poings et des gourdins, retentissaient des hymnes et des imprécations. Ce tumulte empêcha d’entendre les sons finement cristallins qui, soudain, avaient vrillé les airs. Tout aussi soudainement, quelque chose d’étrange se mit en mouvement ; une partie de la foule, faisant sécession, se détacha du meeting pour refluer dans les rues adjacentes. Perchés sur leurs arbres, les orateurs crurent que c’étaient les mots qu’ils prononçaient qui incitaient à l’action, mais ils se trompaient : c’était l’œuvre des premiers ex mis en marche. La foule se tut. On perçut alors avec netteté les tintements entrelacés des innervateurs. Un autre son se fit entendre, perçant et suraigu, et une nouvelle procession s’ébranla à angle droit de la première, attirant les gens comme l’aimant la limaille et vidant le meeting. Même un tout jeune agitateur, juché sur sa branche de chêne, comprit clairement que ce n’est pas ainsi que l’on marche à la vengeance et à la dévastation : tous ceux qui venaient s’indure dans le défilé avançaient les coudes étrangement plaqués au corps, d’un pas martelé et automatique. Alors que le jeune harangueur, pleurant presque de désespoir et de colère, tentait par ses cris de retenir les partants, quelque chose d’invisible prit soudain possession de ses muscles, décrispa ses mains et lui plaqua les coudes au corps ; le jeune homme perdit l’équilibre, tomba par terre, mais il n’eut plus le loisir de crier ; la chose invisible lui souda les mâchoires, bloqua son cri ; actionnant les charnières de ses jambes meurtries, elle les contraignit, pliant et dépliant les genoux, à rejoindre la procession ; le cœur du jeune homme bouillait de haine et de rage impuissante. « Si seulement je pouvais rentrer à la maison, prendre les armes… et là, on verrait ce qu’on verrait ! » fulminait le cerveau, mais les muscles, eux, conduisaient le corps dans la direction opposée à celle de ladite maison. « Où vais-je comme ça ? » questionnait la pensée isolée, tandis que les pas, comme s’ils apportaient la réponse, menaient lentement – à raison de deux par seconde – le propriétaire des pensées à la clôture métallique de la cité invisible. « Tant mieux, soliloquait l’agitateur, ravi, c’est justement vous que je cherchais. » Et il éprouva une sorte de volupté à s’imaginer fracassant les câbles transparents, sapant le pylône de verre et brisant les fils des rotors souterrains. Comme pour abonder dans son sens, ses pas le conduisirent aux entrelacs du dernier extériorisateur ultra-puissant, encore en chantier ; le garçon banda toutes ses forces – il avait l’impression de bénéficier d’une aide mystérieuse – et se saisit d’un tube de verre, à moitié vissé. C’est alors que ses mains, dérapant involontairement sur la surface glissante, se mirent à achever, lentement mais méthodiquement, de visser le pylône ; ce n’est qu’à ce moment-là que le malheureux comprit qu’avec tous les autres, automatiquement répartis sur toute la surface de la cité, il œuvrait à la construction des ex.