Le club des tueurs de lettres
- Автор: Кржижановский Сигизмунд Доминикович
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Verdier
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Le club des tueurs de lettres». Краткое содержание книги:
Survinrent alors des mois et des années d’une réalité mesurée sur compteurs, rigoureusement dosée et distribuée ; l’histoire, calculée à l’avance, comme en astronomie, se transformait en une sorte de science naturelle, s’articulant autour de deux classes : les inites qui gouvernaient et les exons qui étaient gouvernés. Rien, semblait-il, n’eût jamais dû troubler la Pax Exinia, et pourtant…
Les premiers « ratés du plan », ainsi étaient-ils nommés dans les protocoles du Conseil Suprême, pouvaient faire penser à des exceptions fortuites dans l’univers des inclus. Ainsi, au lieu de franchir les ponts dans le sens de la longueur, certains exons – sans doute incorrectement innervés – se mirent à les franchir dans celui de la largeur ; il fallut donc radier du stock musculaire un certain nombre de spécimens déficients, d’où un coefficient excessif d’amortissement des ex. Des défaillances furent relevées dans le fonctionnement de la machine coïtale : la production d’humains ne fut pas à la hauteur des espérances, le taux de natalité étant plutôt bas. Tout cela n’eût été que demi-mal, mais la situation devint préoccupante lorsque furent constatées des anomalies imprévues dans l’innervateur qui actionnait tout l’appareil exinien. Assailli de questions, Tutus hocha pensivement la tête et finit par déclarer :
— Pour vérifier la machine il n’existe qu’un moyen : l’arrêter.
Après de longues délibérations il fut décidé, à titre expérimental, d’arrêter l’ex n°1. Premièrement parce que, mis en service avant tous les autres, c’est lui qui présentait le maximum de dysfonctionnements, deuxièmement parce que, vous vous en souvenez, on y avait inclus les aliénés mentaux. On jugea donc que le plus humain était de les sacrifier eux.
Au jour et à l’heure dits, l’ex n°1 suspendit les fournitures d’innervation ; du même coup, plusieurs millions de personnes, telles des voiles privées de vent, s’affaissèrent, mollirent, tombèrent et s’immobilisèrent au sol. Certains inites, qui eurent l’occasion d’approcher les exons radiés des listes virent des yeux bouger dans les carcasses immobiles, des cils trembler et des narines palpiter (on avait laissé à la disposition des hommes quelques petits muscles sans importance dans la mesure où ils ne pouvaient nuire à la société) ; au bout de trois ou quatre jours, quiconque passait devant cette chair humaine dévitalisée et déjà pourrissante devait se boucher le nez ; l’inspection des machines n’étant pas achevée, force fut – pour des motifs d’hygiène sociale – de jeter dans des fosses ces carcasses aux cils battants, et de les recouvrir de terre.
Entre-temps, l’examen prolongé et minutieux de l’ex n°1 réduit en pièces détachées, produisait des résultats parfaitement inattendus.
— L’innervateur a été et demeure dans un état impeccable, déclara fièrement Tutus, nommé expert en chef. Je considère les accusations portées contre la machine sans fondement. Mais si les causes des excès ne sont pas dans les ex, il faut bien les chercher dans les exons, dans l’isolement de leur psychisme incontrôlé. J’ai récemment observé un cas élémentaire et, pour cette raison, significatif : un exon posté devant la manette d’un appareil et formé pour l’actionner de droite à gauche, la manœuvrait en réalité de gauche à droite comme si deux innervations contraires se fussent affrontées dans ses muscles. En effet, quand nous avons privé leurs cerveaux d’accès au monde extérieur, nous avons, du même coup, perdu les moyens de surveiller leur psychisme. Si une porte est fermée à clef, on ne peut en franchir le seuil ni du dedans ni du dehors. Il va sans dire que je ne m’intéresse absolument pas à ces appendices pseudo-spirituels qui prétendaient, aux époques barbares du passé, à l’appellation absurde d’« univers intérieur »…
— Mais ils ne vous intéressent pas davantage, Daj – la voix claire de Pos cogna contre la phrase. Le visage enflammé tourné vers celui qu’il venait d’interrompre et dédaignant les gestes d’apaisement du président, Pos lançait contre le récit des mots qu’il avalait presque dans sa précipitation : Oui, ni vous, ni votre Tutus ni votre Zes ne vous intéressez à la seule chose qui compte dans cette fantasmagorie : le problème du psychisme démuselé, de l’esprit privé de sa capacité d’agir ; vous pénétrez dans les faits de l’extérieur et non de l’intérieur ; vous êtes pire encore que vos bactéries : elles, elles dévorent les faits et vous, leur sens même. Racontez-nous non pas l’histoire des ex, mais celle des exons, et alors…
— Figurez-vous que mon Pass était du même avis. Au cours de la réunion dont je vous parle, après le discours de Tutus, au vif étonnement du patron, il bondit, les yeux étincelants, et commença à dire que… mais Pos me dispense de répéter ce « que ». Ce dont je le remercie. Poursuivons. Il faut que vous sachiez que ce Pass dont j’ai raconté la vie ici, à cette assemblée, consacrait ses loisirs à écrire de petites histoires. En secret, bien entendu, et, bien entendu, pour lui-même, car à l’époque des ex, la littérature avait été totalement isolée en même temps que les univers intérieurs et, je le répète, elle ne pouvait évidemment pas parvenir aux autres. Une des nouvelles de Pass, intitulée L’Exclu, si j’ai bonne mémoire, racontait l’histoire d’un penseur, un homme de science soi-disant génial qui, au moment où la cité invisible opérait son coup d’État, mettait la dernière main à un système qui révélait des sens nouveaux et grandioses. Brusquement intégré dans la cohorte des automates, il effectuait avec eux une besogne rudimentaire, chaque jour identique, n’exigeant pas plus de cinq ou six mouvements, et était donc dans l’incapacité de lancer à l’humanité son idée salvatrice : dans un monde où l’action et la pensée, l’idée et sa mise en œuvre étaient dissociées, il n’était, voyez-vous, qu’un exclu.
Une autre nouvelle avait pour sujet une certaine dame, belle depuis le fond de l’âme jusqu’au bout des ongles (la biographie se manifeste parfois là où on ne l’attend pas), une dame donc, que la machine attribuait à celui à qui précisément elle avait donné son cœur ; mais le problème, c’était que lui, comprenez-vous, n’en savait rien et n’en pourrait jamais rien savoir. Il y avait dans ce texte beaucoup de ratures et de pâtés d’encre, si bien que je ne me hasarderai pas à l’analyser en détail.
Et enfin, le « talent prometteur » de notre auteur s’était exercé sur le thème d’une vie, happée simultanément par l’existence et par la machine ; l’histoire d’un enfant qui grandit, se mue en adolescent, et lorsque sa conscience s’éveille, il est déjà inclus dans l’ex. Pour cet être-là, le monde n’existe pas en dehors de l’ex ; l’ex est pour lui transcendantal, et en même temps ses propres actes lui apparaissent comme extérieurs, comme le sont pour nous les objets et les corps du monde environnant ; l’enfant perçoit son propre corps décalé par rapport à sa conscience et nullement relié à celle-ci. Bref, le fonctionnement de la machine qui conditionne tout ce qui s’accomplit objectivement lui apparaît comme une troisième catégorie kantienne de la perception, ayant les mêmes droits que celles du temps et de l’espace. La pensée exoïdienne de cet être qui ignore la possibilité du passage de la volonté à l’acte, de l’idée à la réalisation, le conduit naturellement à reconnaître l’existence du monde de l’idée et du vouloir en soi, c’est-à-dire à un spiritualisme exacerbé. Et pourtant, Pass amène pas à pas son héros à rompre le cercle, il lui fait chercher et trouver un ex échappant à la logique exienne. À cette fin, l’auteur – ainsi qu’il l’avait ébauché dans son récit précédent – utilise une coïncidence fortuite (et d’ailleurs rarissime, mais qu’importe) entre le désir, qui naît à l’intérieur de l’âme, et l’acte, suscité du dehors, par l’ex. L’observation de ces moments d’harmonie privilégiés incite l’exon à rêver un univers différent, concevable, dans lequel ces exceptions deviennent la règle et… je m’en tiens là, parce que Pass lui non plus, n’était pas allé plus loin : un télégramme de Zes réclamait sa venue immédiate.