Le club des tueurs de lettres
- Автор: Кржижановский Сигизмунд Доминикович
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Verdier
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Le club des tueurs de lettres». Краткое содержание книги:
Quand il se présenta chez son patron, Pass le trouva en compagnie – même si le mot « compagnie » ne convient guère en la circonstance – disons plutôt qu’il le trouva planté devant deux exons qu’on avait installés dans des fauteuils.
— Si je vous ai bien compris lors de la dernière assemblée, vous désiriez faire une incursion dans l’autre monde. Fermez la porte. Bien. Et maintenant, je vais découvrir pour vous les âmes de ces deux-là. Asseyez-vous et observez.
— Mais je ne comprends pas, balbutia Pass.
— Vous allez comprendre. Il y a exactement deux heures et quarante minutes, je leur ai injecté à chacun près d’un gramme d’inite. Dans cette éprouvette, il en reste encore assez pour deux ou trois expérimentations. L’inite fait son effet au bout de trois heures. Attention.
— Mais alors… Netetti… Sa mort – et Pass sentit que son regard s’égarait entre les pantins assis dans les fauteuils, Zes et la petite fiole posée sur la table.
— Laissez donc, ce sont des bêtises. Regardez, il y en a un qui commence à bouger. Il y a quelques minutes, j’ai donné l’ordre de les exclure du champ de l’ex. Vous comprenez donc…
De fait, l’un des pantins fut secoué d’une bizarre convulsion, bomba le torse et serra les poings. Ses yeux restaient clos. Puis, une légère écume commença de filtrer entre les lèvres, il ouvrit soudain des yeux qui ne cillaient point et fixa un regard trouble sur les gens qui se tenaient devant lui. On eût dit que son cerveau, séparé des muscles depuis de longues années, cherchait à tâtons le chemin qui le ramènerait vers eux ; subitement, le contact se rétablit : avec un rugissement de fauve, l’exon se jeta sur Zes qui se tenait à deux pas. Une fraction de seconde et déjà ils roulaient par terre, heurtant les pieds de la table, renversant les chaises. Pass se précipita vers les corps noués et avec l’anneau de la clef qu’il avait gardée au poing porta un coup violent à la tempe de l’exon. Libéré, Zes se releva, aspirant péniblement l’air de ses lèvres sanguinolentes. Ses premières paroles furent :
— Achevez-le. Et ligotez l’autre. Immédiatement.
Alors que Pass attachait avec une corde les mains du second exon, celui-ci bougea, comme quelqu’un qui émerge d’un sommeil profond.
— Les jambes aussi, ordonna Zes, crachant du sang. Une bagarre me suffit.
L’homme qui avait pieds et poings liés ouvrit enfin les yeux. Les convulsions qui lui traversaient le corps n’étaient pas celles d’un fou agité ; il ne criait pas et se contentait de gémir doucement et plaintivement, comme un chien blessé ; des larmes coulaient de ses yeux bleus et vides. Zes reprenait peu à peu ses esprits, il rapprocha son fauteuil et considéra l’homme ligoté avec un sourire mélancolique.
— Je les ai connus tous les deux avant qu’ils ne deviennent exons. Celui-là, qui est encore vivant, je l’ai aimé presque autant que je vous aime. C’était un jeune homme admirable, philosophe et un peu poète. Vous l’avouerai-je ? Pour mes expériences de libération, j’ai fait un choix partial ; à des êtres qui m’avaient été proches, j’ai voulu rendre leur vie pré-mécanique, leur restituer leur liberté. Vous voyez ce que ça donne. Mais laissons cela. La conclusion s’impose. Si ces deux-là, qui furent avant l’innervation des humains au psychisme absolument sain et à la pensée vigoureuse, n’ont pas supporté d’être séparés de la réalité, nous avons tout lieu de croire que les autres psychismes n’ont pas davantage résisté à l’exification. Bref, nous voilà environnés de folie, de millions d’aliénés, d’épileptiques, de maniaques, d’idiots et de débiles. Les machines les tiennent en respect, mais il suffirait de les libérer pour qu’ils se jettent sur nous et nous mettent en pièces, nous et notre civilisation. Ce serait la fin de l’Exinie. J’en profite pour vous apprendre, mon romantique ami, qu’en entreprenant ces expérimentations je croyais pouvoir rapprocher l’avènement d’une époque nouvelle, celle de l’initie. Je me suis demandé si je n’avais pas commis une erreur en excluant Netetti et quelques autres ; les uns de la vie, d’autres de la liberté. Mais je vois maintenant… Bref, la fiole contenant les derniers grammes d’inite a été brisée dans la bagarre à point nommé.
Quand il se retrouva dehors, Pass tourna le coin et enfila les rues sans savoir lui-même où il allait. C’était l’heure où les séries rentraient du travail ; happé par une colonne qui marchait méthodiquement et lentement – deux pas à la seconde – notre poète, sans même s’en apercevoir, se soumit à son rythme net et précis et se surprit à goûter sans déplaisir le vide léger et sans âme que lui insufflaient les poussées mécaniques ; après ce qui venait de se passer dans le bureau de Zes, il avait envie de ne penser à rien le plus longtemps possible, de gagner du temps sur la pensée, et comme s’il participait à une sorte de jeu, il collait ses coudes contre son corps copiant ceux qui l’entouraient ; les yeux fixés sur la nuque de l’exon qui le précédait, il se dit : « Faire comme lui, tout faire comme lui, c’est beaucoup plus facile. » La nuque, sans cesser son balancement mesuré, obliqua à gauche au carrefour. Pass aussi. Dans la droite ligne de l’avenue, la nuque se dirigea vers le dos d’âne du pont d’acier. Pass aussi. Ils marchèrent sur le tablier sonore, entre les parapets de pierre. Soudain, telle une boule cognant contre la bande, la nuque heurta le parapet de droite, puis sa trajectoire suivit l’angle de réflexion jusqu’au parapet de gauche. Pass aussi. La nuque, ronde et rouge, se pencha par-dessus la rambarde et plongea : plouf. Pass aussi : plouf.
Lorsque Zes, à l’occasion du rapport quotidien d’innervation, apprit la mort du secrétaire, il se contenta de froncer nerveusement les sourcils avant de lever les yeux sur l’inite qui avait interrompu la lecture.
— Continuez.
La suite était inquiétante : les cas d’insubordination se multipliaient et risquaient de revêtir un caractère massif. Les exons bureaucrates desservant l’ex central qui exigeait des décharges musculaires extrêmement précises et complexes, durent être relevés et liquidés : ils devenaient trop dangereux. Comme au temps de la lutte pour l’Exinie, les inites reprirent possession des claviers de tous les appareils. Des jours difficiles et noirs survenaient ; les oligarques épuisés avaient désappris à travailler, ils se virent obligés de marteler nuit et jour une vie artificielle sur les touches du gigantesque instrument. Mais l’harmonie, cette harmonie d’autrefois, rigoureusement mesurée et calculée, ne se reproduisait pas : les touches semblaient se bloquer, les impulsions des innervateurs se dispersaient dans l’éther sans atteindre les muscles : refusant soudain d’obéir, les faits ne se connectaient plus selon la partition établie. Les pylônes transparents de la cité invisible retentissaient encore du bourdonnement ténu des guêpes de verre, mais leur sagace harmonie se brisait en vagues d’ondes éthériques battant les unes contre les autres, et la fameuse Pax Exinia en était perturbée et distordue.