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Le club des tueurs de lettres

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On trouvait chaque jour, sur les barbelés dont s’était entourée la cité invisible qui rassemblait désormais tous les inites, des cadavres d’exons qui avaient tenté de rompre le cercle d’acier. La plupart des observateurs inites de la périphérie avaient péri de mort violente, les autres s’étaient réfugiés dans le centre. Il n’était pas possible d’en assurer la relève, la cité étant isolée et prisonnière des barbelés, de la folie, des ténèbres.

Les cadavres des désinclus étaient autopsiés, leurs cerveaux et leurs systèmes neuromoteurs méticuleusement disséqués. On constata dans le cerveau la présence d’une substance jusqu’à présent ignorée des savants : elle était sécrétée en quantités infinitésimales à l’intérieur des tissus nerveux ; il semblait que ce fût une sécrétion interne de défense qui s’accumulait progressivement dans l’organisme des désinclus, et qui était apparemment liée au processus de désengagement du champ de l’ex. Zes avait convoqué le directeur du laboratoire de chimie pour lui demander de décrire le phénomène avec précision. Après avoir entendu son rapport, il tira de sous un presse-papiers quelques fins feuillets jaunis et les poussa sous les yeux du chimiste. «  L’écriture de Netetti » marmonna celui-ci, évitant soudain de regarder les lignes.

— Je vous croyais chimiste et non graphologue. Revenons à l’essentiel. Est-ce que cela coïncide avec la formule de la sécrétion qui vient d’être découverte ?

— En tous points.

— Je vous remercie. Nous tiendrons donc pour acquis que vous avez redécouvert la substance et que moi j’en ai inventé le nom : l’inite.

À la dernière réunion du collège des dirigeants, Zes résuma, après avoir entendu les points de vue des uns et des autres :

— Donc, l’in s’est insurgé contre l’ex. L’issue de la lutte de l’inite contre les vibrophages ne fait aucun doute. Mais tant que les vibrophages n’ont pas engagé le combat, tant que des millions de folies ne se sont pas rués sur les muscles, nous sommes encore capables de faire match nul. Je propose de débrancher les ex. Immédiatement, et tous en même temps.

Au moment de voter, la proposition se heurta à l’abstention générale. À l’exception de Zes dont la seule voix s’avéra suffisante pour faire taire toutes les voix de la cité invisible. Le bourdonnement des ex oscilla dans l’air, s’apaisa doucement en montant dans les aigus et disparut, comme un essaim de guêpes chassées par la fumée. Et au même instant, des dizaines de millions d’êtres humains recouvrirent la terre de leurs corps immobiles ou à peine tressaillants.

Un détachement d’inites sortit de sa prison de barbelés. Tout en marchant, ils se scindèrent en groupes, et avancèrent entre les corps expirants. Au troisième jour de l’exode, certains groupes se frayaient encore un chemin dans les miasmes cadavériques ; d’autres étaient déjà parvenus à des lieux sans personne, plus exactement sans cadavres. Au demeurant, les forêts et les cavernes où les inites s’abritèrent n’étaient pas vraiment sans personne ; elles étaient déjà habitées par des êtres humains, rassemblés en clans et en hordes, se terrant dans les fourrés et les broussailles, bannis de la culture et chassés par le premier vent éthérique. Ils cherchaient refuge loin de l’orée des forêts, ils s’enterraient dans le sol, vivant dans la peur perpétuelle d’être inclus dans la volonté des innervateurs invisibles. Ils avaient depuis longtemps remplacé leurs vêtements de citadins par des peaux de bêtes et des écorces, et faisaient peur à leurs enfants, élevés dans la forêt, en évoquant le nom du méchant dieu Ex. Les inites, peu nombreux, ou bien trouvèrent la mort, ou bien se mêlèrent à cette faune humaine. La roue de l’histoire, ayant accompli un tour complet, poussa derechef ses lourds rayons. Mais si le personnage caché sous le nom d’«  Anonyme » – et qui avait failli passer ce jour-là, rappeliez-vous, au tout début de mon récit, sous les roues banales d’une banale automobile -s’était réellement fait écraser avec son idée, qui sait, peut-être les choses auraient-elles tourné différemment. Encore que…

Daj ôta ses verres, les saisissant par leurs antennes d’acier et se pencha pour les essuyer avec un mouchoir marron. Ses pupilles subitement émoussées, enfoncées entre des paupières rouges clignotantes, avaient cessé, semblait-il, de voir le thème.

L’étau du silence mit quelque temps à se desserrer. Puis, il y eut un bruit de fauteuils repoussés. Rar fut le premier à marcher vers la porte. Je craignais qu’une nouvelle fois le président ne me barre la route avec ses questions, mais Zez, le regard fixé sur la cheminée éteinte, paraissait exclu, perdu dans une méditation difficile. Je suis donc sorti sur les pas de Rar, sans qu’on me remarque ni qu’on m’interpelle.

Je l’ai rattrapé à la grande porte et nous sommes partis ensemble dans la nuit de la rue presque déserte.

— J’ai peur de m’empêtrer dans les mots. Vous pouvez ne pas me répondre, mais je ne peux pas ne pas demander. Et précisément à vous. Vous êtes le seul, parmi eux, dont je pense qu’il soit homme. Je peux ?

— Je vous écoute, dit Rar sans tourner la tête. Nous marchions, coude à coude, le long du trottoir vide.

— Quand je suis parmi vous, les trouveurs d’idées, comme vous dites, j’éprouve un sentiment d’étrangeté, de malaise. Je suis, tout simplement… bon, tandis que vous… Bref, je ne voudrais pas être un exon au milieu des inites. Que me voulez-vous ? Tuez vos lettres si cela vous chante, mais moi je n’en ai pas… ni lettres ni idées. Je répète, je refuse d’être un exon !

— Votre instinct ne vous trompe pas : «  exon » ce n’est pas mal. Je n’ai pas le droit de vous répondre, mais je vais tout de même le faire. Tout est entièrement de la faute de l’inite que je suis. Rar s’est légèrement tourné vers moi pour m’examiner avec un gentil demi-sourire.

— De votre faute ?

— Oui. Si je n’avais pas engagé cette discussion avec Zez au sujet de l’aiguille et du fil, il n’y aurait pas eu de huitième fauteuil devant la cheminée.

— De l’aiguille et du fil, dites-vous ?

— Mais oui. C’était une semaine avant que vous ne fassiez votre apparition. Lors d’une séance du samedi, j’ai affirmé que nous ne sommes pas des trouveurs d’idées, mais tout bêtement des originaux, inoffensifs parce qu’isolés. Une idée qui n’est pas écrite, disais-je, c’est comme une aiguille qui n’est pas enfilée : ça pique, mais ça ne coud pas. Je leur ai reproché, à eux ainsi qu’à moi-même, d’avoir peur de la matière. Autant que je m’en souvienne, j’ai forgé le mot matériophobie. Ils me sont tombés dessus, Zez en tête. Pour ma défense, j’ai déclaré : «  Je doute que nos idées soient réellement des idées, elles n’ont pas été vérifiées au soleil. – Les idées et les plantes poussent dans l’obscurité, en l’occurrence la botanique et la poésie se passent de lumière, a argumenté Tud pour soutenir Zez. – Dans ce cas, s’il vous plaît de m’assommer à coups d’analogies, ai-je répondu, un jardin sans soleil ne peut donner naissance qu’à une végétation étiolée. » Je leur ai parlé des expériences de culture des fleurs hors de toute lumière. Curieusement, cela donne toujours une plante très longue et ramifiée ; mais qu’on expose cet exemplaire étiolé à la lumière, à côté de fleurs ordinaires, de celles qui vivent dans l’alternance des nuits et des jours, et aussitôt apparaît combien est fragile, facilement défraîchi et pâle tout ce qui a grandi dans l’obscurité. En un mot, notre discussion a mis l’accent sur une question : nos idées sont-elles capables de résister à l’épreuve de la lumière, sont-elles valables hors des limites de notre salon noir ? Il fut décidé de brancher provisoirement une paire d’oreilles extérieures, un lecteur moyen imprégné de culture lettresque. Le vide de nos rayonnages se révélera-t-il suffisamment visible ? C’est alors que Tev montra quelque inquiétude. «  L’obscurité, a-t-il dit, transforme les hommes en voleurs, c’est naturel. Que se passera-t-il si ce petit malin à qui nous aurons nous-mêmes bourré la tête d’idées réussit à en extraire pour les échanger contre l’argent et la gloire ? » Zez l’a rassuré : «  Rien à craindre. Je connais un homme qui convient parfaitement. Nous pouvons tranquillement exposer en sa présence tous les thèmes des samedis. Il n’en touchera pas un seul. – Mais pourquoi ? – Pour la bonne raison qu’il n’a pas de mains : c’est celui que Fichte appelle “le lecteur pur”, on ne trouvera pas mieux pour les idées pures. » Voilà. Je crois que c’est tout. Adieu.

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