Le club des tueurs de lettres
- Автор: Кржижановский Сигизмунд Доминикович
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Verdier
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Le club des tueurs de lettres». Краткое содержание книги:
Peu après paraissait un article, signé par ce très populaire écrivain, intitulé : « Défense de l’in. » Avec un brio impressionnant, il y décrivait le choc de deux paires de pupilles : l’une d’ici, l’autre de là-bas. Tummins recommandait à tous les citoyens, et aux constructeurs d’ex en tout premier, de regarder plus souvent dans les yeux des hommes mécanisés ; alors, écrivait-il, chacun comprendra qu’il n’est pas permis de tenter de faire ce que font les ex. Il n’est pas possible de loger de force dans l’homme une vie fabriquée qui lui soit étrangère. L’homme est un être libre. Même les fous ont droit à leur folie. Il est dangereux de transférer à une machine les fonctions de la volonté. Nous ne savons rien de ce que peut vouloir cette volonté mécanique. L’article enflammé s’achevait sur un cri de guerre : « in contre ex. »
En réponse à l’article de Tummins, le journal officiel publia un éditorial que la rumeur publique attribua à Tutus. Il était inopportun, affirmait l’auteur, de se répandre en clameurs hystériques au sujet d’on ne sait quelles pupilles alors qu’il y allait du salut de l’organisme social dans sa totalité. Les phrases sur le « libre arbitre », poursuivait l’éditorialiste, retardaient de plusieurs siècles et étaient plutôt ridicules à l’époque où le déterminisme fondé scientifiquement a déjà fait ses preuves. S’agissant des volontés d’aliénés socialement dangereux, il était urgent de leur octroyer non pas la liberté de choix (qu’il eut d’ailleurs fallu créer artificiellement faute de la trouver dans la nature) mais bel et bien le choix de la liberté vis-à-vis de volontés dirigées contre la société. Le gouvernement entendait persévérer inlassablement dans cette voie en incluant de plus en plus d’individus dans les champs d’action des ex.
Mais Tummins n’en démordait pas : aux arguments, il opposait des arguments ; la polémique journalistique lui paraissant insuffisante, il entreprit d’organiser une Société pour le bon vieux cerveau, ainsi avait-il nommé un groupe de ses disciples qui se retrouvaient à des meetings de protestation et arboraient à la boutonnière des insignes représentant les deux hémisphères du cerveau avec, en travers, cette devise : « In contra ex. » Lorsque le gouvernement mit en chantier, dans le voisinage de l’ex n°1, un nouveau et puissant extériorisateur n° 2, les adeptes du Bon vieux cerveau marchèrent en foule sur le chantier dont ils menacèrent de détruire les équipements. On envoya l’armée sur le lieu de la manifestation, et comme pour démontrer l’aptitude de l’ex à se défendre, des détachements d’exons armés descendirent dans la rue, martelant méthodiquement leurs deux pas à la seconde.
On attendait une nouvelle vague de répression et l’arrestation de membres de l’organisation Tummins, mais rien ne se passa. Réunis dans le plus grand secret, les ministres, après avoir entendu un rapport de Tutus, lequel détenait un pouvoir sans cesse grandissant, adoptèrent une décision dont l’application reposait sur les ex. Subitement, Tummins disparut deux ou trois jours, pour ensuite opérer une stupéfiante volte-face, du contra au pro. On prétendit alors qu’il avait été soudoyé, menacé de mort, etc. Rien de tout cela n’était vrai : Tummins avait simplement été inclus dans l’ex. Un différentiateur perfectionné ayant pris le contrôle de l’articulation du grand orateur ainsi que des mouvements de sa plume, avait en quelque sorte fait faire à ses mots un tête à queue. En son for intérieur, Tummins exécrait toujours autant les ex, mais ses muscles, déconnectés de son psychisme, se livraient à une propagande enflammée en faveur de la construction de nouvelles machines éthiques. Au début, les admirateurs du grand idéologue, refusant de croire à la trahison de leur maître, parlèrent de faux, de substitution de manuscrits, mais les autographes de Tummins, photographiés et exposés dans les vitrines de l’hôtel de ville, firent taire les sceptiques les plus endurcis. Décapité, le parti s’en alla progressivement en miettes, d’autant plus que les perspectives offertes par la construction de nouvelles machines semblaient à beaucoup séduisantes. Ainsi le gouvernement avait-il promis d’exempter la population saine du service militaire pour le réserver aux ex aliénés mentaux, arguant que du point de vue de l’éthique sociale et de l’hygiène, il était plus rationnel de sacrifier des inaptes que des aptes. De ce fait, et pour de nombreuses personnes saines, la dénomination « éthiques » attribuée aux machines, qui avait d’abord paru spécieuse et dérisoire, se trouvait justifiée et dotée d’une signification n’ayant plus rien ni de dérisoire ni de spécieux.
La cité des ex grandissait, grandissait toujours. On eut pu croire le moment venu de se demander pourquoi il en fallait tant, si l’on se préoccupait des seuls aliénés. Mais tout le monde se passionnait pour le chantier. Comme si le vent éthérique, outrepassant toutes les limites, avait balayé scepticisme et critiques.
— J’ai bien peur qu’il ne balaie mes mots par la même occasion.
Cessant subitement de marquer à coups de canne les points et les tirets, Daj montra quelque agitation et posa sur nous un regard inquiet à travers les verres ronds de ses lunettes.
— J’ai bien failli rater un aiguillage : ici, le thème comme je le vois, se scinde en deux variantes. Il est possible de perfectionner les ex de façon à transformer le souffle éthérique en une tornade contre laquelle toutes les innervations physiologiques naturelles seraient impuissantes et alors… Mais là, il me faudrait abandonner le thème annexe des « mangeurs de faits ». Ça ne va pas : quand un thème a été introduit, il doit exister jusqu’au bout du récit. La structure du sujet est semblable à celle de l’ex : on peut y inclure tout ce qu’on veut, mais jamais rien en exclure. Je vais donc essayer de traverser le thème en serrant la voile. Nous disions donc…
Les travaux du laboratoire de bactériologie de Netetti se poursuivaient sans interruption. S’en remettant à ses collaborateurs pour obtenir la variété de vibrophage la plus résistante, le savant s’était attelé à un problème majeur : y avait-il une immunité possible contre les mangeurs de faits ? Au bout d’un temps assez court, les deux tâches furent grosso modo accomplies. D’une part, on avait mis au point une variété extrêmement robuste, capable de résister à la dessiccation et aux fluctuations de température, et aussi de conserver – pour un temps assez court, il est vrai – sa viabilité en dehors du cerveau et dans n’importe quel milieu. De l’autre, Netetti avait découvert un composé chimique nouveau qu’il avait baptisé « inite » et qui, injecté dans le sang, pénétrait dans le cerveau et, sans lui causer le moindre mal, tuait les vibrophages. Après quoi, l’organisme restait immunisé à jamais. Des expérimentations de l’inite furent effectuées : après introduction de la substance dans le sang de quelques fous furieux inclus dans le champ de l’ex, la maladie quitta leur cerveau pour regagner les muscles ; les sujets, écumants et secoués de convulsions, furent supprimés et l’expérience fut considérée comme réussie. Sur les instances de Tutus, le professeur Netetti se consacra à la fabrication de l’inite. Au cours d’une des multiples réunions secrètes du Conseil Suprême de Gouvernement, Tutus étincelant de tous ses plombages, put déclarer :