Le club des tueurs de lettres
- Автор: Кржижановский Сигизмунд Доминикович
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Verdier
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Le club des tueurs de lettres». Краткое содержание книги:
Ce cruel original (la plupart de ces originaux-là sont cruels), découvreur de choses invisibles, était aveugle aux évidences : ajoutant foi aux spectres vétustes de Descartes, il effectua ses expérimentations sur les enfants du centre de vaccination auquel son laboratoire était rattaché. Il en résulta un procès incongru et « horrifiant » comme l’écrivirent les journaux de l’époque. Le vieux savant se vit reprocher la mort de dizaines d’enfants ; il avait commencé dans un laboratoire, il finit en prison. Les travaux du bactériologiste, entachés du sang des victimes, furent abandonnés et voués à l’oubli.
Netetti le Jeune, soucieux de réhabiliter le nom hérité de son père, se lança, presque à son corps défendant, dans des expérimentations a contrario : le père s’était efforcé d’obturer les entrées du cerveau, le fils, lui, s’employa à en interdire, par des bouchons bactériens, toutes les sorties. C’était à croire que Netetti le Jeune, obsédé par l’acte déshonorant de son père, cherchait à en finir une fois pour toutes avec tous les actes. Il n’y avait pas, semblait-il, de personne plus étrangère aux idées de l’Anonyme qui prônait l’enrichissement de la réalité par les actes, et pourtant, c’était exactement l’homme qu’il fallait pour mettre en œuvre ses idées !
Netetti le Jeune obtint assez vite une variété nouvelle de vibrophages : ils ne parasitaient que le système moteur des réseaux nerveux, s’insinuant en quelque sorte entre la volonté et le muscle. Ce n’était pas assez pour l’opiniâtre chercheur : en étudiant les processus chimiques à l’intérieur des fibres nerveuses motrices, Netetti établit une distinction, pourtant difficile à déceler, entre l’hémotaxie des différents troncs nerveux. À la surprise du chercheur lui-même, un phénomène parfaitement stupéfiant se manifesta : les fibres qui gouvernaient les mouvements conscients de l’homme produisaient des réactions chimiques quelque peu différentes de celles générées par les fibres du système sympathique et, plus généralement, des innervateurs exclus de la sphère de l’effort volontaire. Le vieux Netetti, friand des schémas philosophiques d’autrefois, aurait certainement cherché à étayer expérimentalement les doctrines, depuis longtemps abandonnées, relatives au libre arbitre. Mais son fils, peu soucieux de réminiscences métaphysiques, allait plus loin, dédaignant tous les schémas préétablis. S’appuyant toujours sur la méthode de l’hémotaxie, il attirait en quelque sorte les vibrophages dans le système nerveux dit conscient, et lorsque les propriétés de cette nouvelle sous-espèce eurent été établies, il attribua à cette micro-culture originale le nom d’« actiophages » ou, comme il les désigna ultérieurement, celui de « mangeurs de faits ». Désormais, il était possible, sans risquer la prison, d’injecter la culture des « mangeurs de faits » dans les fibrilles du système nerveux. Mais le souvenir de son père et, peut-être, le seul fait d’approcher le problème de la liquidation des actes, imposaient à Netetti le Jeune une extrême prudence. Ayant accompli le trajet ordinaire qui va des lapins et des cobayes à l’homo sapiens, face à ce sapiens, il hésita.
Au cours d’une de ses méditations crépusculaires, on vint annoncer au bactériologiste qu’une personne venue de très loin demandait à le voir. « Faites entrer. » Le visiteur franchit le seuil du cabinet de travail, s’approcha en trois longues enjambées de l’italien courtaud, serra fermement la main replète entre ses phalanges fines, pencha ses plombages étincelants sur le visage levé et perplexe de Netetti, et déclara :
— Tutus, ingénieur. Vous possédez les ailes du moulin, moi, le vent. On partage la mouture moitié moitié. D’accord ?
— Quelle mouture ? Netetti tentait de desserrer l’étau des phalanges qui emprisonnait sa main.
— Humaine. Cela va de soi. Permettez que je m’asseye. Et le visiteur encastra son long corps osseux dans un fauteuil. Donnez-moi vos bactéries, je vous donne en échange mon vent éthérique qui insuffle dans les muscles compression et décompression ; ainsi nous reconstruirons, de fond en comble, toute l’activité humaine, vous comprenez ? Nous avons chacun creusé un bout du tunnel, et voilà que nous nous rejoignons, pioche contre pioche. Il y a longtemps que je surveille vos travaux, même si vous êtes avare de publications. Moi aussi, d’ailleurs. Mais je pressens que si l’on unit votre tout à mon tout, ils balaieront tout… Voilà les schémas – et Tutus attira à lui la serviette qu’il avait apportée. Mais ex contre in. Alors, laissez-moi voir vos bacilles.
Netetti essaya de s’en tirer par une boutade :
— Vous savez, ils ne sont pas faciles à voir…