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Le club des tueurs de lettres

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— À comprendre, ils sont encore plus difficiles. Mais, voyez-vous, moi, je vois tout et je sais tout…

— Il y a un risque, rétorqua timidement le bactériologiste.

— Je prends tout sur moi, trancha Tutus en tapant sa serviette sur la table. Voici la liste des muscles qu’il convient d’émanciper du système nerveux. On pourrait laisser aux humains l’innervation des processus végétatifs et peut-être quelques éléments de l’appareil des automatismes psychiques. Tout le reste doit être soumis au vent éthérique : je ferai toutes les pales, toutes les ailes de moulin dans le sens qui me conviendra. Ô, mes ex produiront une mouture parfaitement pure !

— Mais il faudra des capitaux…

— Nous en aurons à ne savoir qu’en faire. Vous verrez.

Une sorte de concordat fut établi.

Peu de temps après, les gouvernements des grandes puissances furent saisis – en urgence et sous le sceau du secret – d’un bref mémorandum de Netetti-Tutus. Chiffres et schémas à l’appui, les auteurs proposaient de lancer la construction d’ex et faisaient valoir les avantages exceptionnels – tant financiers que moraux – que ne manqueraient pas de générer ces installations. Le projet ne parvint pas jusqu’à certains destinataires parce qu’il resta bloqué dans les bureaux des ministères, d’autres le rejetèrent purement et simplement, mais il se trouva des gouvernements (ceux surtout dont la devise était chancelante, la dette publique grandissante et à qui le moindre fétu de paille semblait une planche de salut) pour soumettre le projet à des commissions, l’étudier en toute hâte et le mettre en discussion. Tutus se vit simultanément convoqué dans deux capitales, si bien qu’un des gouvernements fut obligé de patienter. Au cours de réunions à huis clos, après audition de rapports, il fut décidé d’appliquer l’idée de l’innervation mécanique au traitement des maladies mentales. Il faut savoir qu’à l’époque dont je vous parle, le nombre de malades mentaux croissait de façon inquiétante. En dépit de ses efforts, la science ne parvenait pas à maîtriser ce fléau trop étroitement lié à la multiplication des surcharges psychiques et aux aléas de la vie quotidienne. Le danger était d’autant plus grand que le taux de morbidité grimpait à une allure effrayante pour les psychoses les plus antisociales : l’isolation des fous furieux atteints de kleptomanie, de psychoses érotiques, de folie meurtrière, généralement incurables, exigeait des moyens énormes et grevait lourdement les budgets des États. L’État, lisait-on dans l’argumentaire du projet, est obligé, pour soigner les millions de bras immobilisés par la maladie, de mobiliser des centaines de milliers de personnes et de dépenser des sommes chaque année croissantes pour la construction de nouveaux isolateurs, pour les frais de personnel, etc. Mais au lieu d’isoler les individus malades de ceux qui ne l’étaient pas, ne vaudrait-il pas mieux isoler la maladie de la santé, à l’intérieur même de l’organisme du malade mental ? En effet, dans les cas d’aliénation mentale, seul le système nerveux est affecté, alors que le système musculaire est indemne. Si l’on injecte à l’organisme du malade mental exclu du champ des activités sociales les bactéries découvertes par le professeur Netetti, le système musculaire, dérobé en même temps que le cerveau à la société, reviendra à son propriétaire légitime. Il suffit de mettre en place un ex pour que les muscles de tous les malades mentaux, débranchés des centres nerveux inopérants et même dangereux pour la société et rattachés à un innervateur central unique du type «  Tutus-A2 », entrent en action à titre parfaitement gracieux pour le bien de la société et de l’État. La construction relativement peu onéreuse de l’ex non seulement permettra à l’État d’alléger le budget de frais importants, mais fournira de la main-d’œuvre en quantité considérable.

Très vite, l’ex commença de sortir de terre sous forme de longues pailles de verre. Des câbles et des fils de métal vitreux, paraissant se dissoudre dans l’air, s’étiraient hors des tubulures transparentes de l’appareil. Le jour de l’inauguration du premier ex, lorsque la foule endimanchée se rua sur les barrières métalliques qui entouraient l’extériorisateur géant, elle ne vit rien qu’un vide brumeux (le temps était au brouillard). Aussitôt, la rumeur fit état d’argent détourné par les ingénieurs, d’entreprises factices et de budgets gonflés. Le Premier ministre monta à la tribune, ôta le gibus qui dissimulait sa calvitie, et montrant le vide, parla longuement et d’abondance. Les paroles s’échappaient de lui comme la poussière d’une vieille carpette, et tout en évoquant une improbable ère nouvelle, l’orateur ne quittait pas de ses yeux myopes le vide clôturé. Soudain, à contre-pied de ses propres mots, une idée le transperça : Et si c’était vrai que l’ex n’existait pas ? Par la suite, l’ex prit sa revanche sur le Premier ministre en le transformant au fil des événements, en ex-Premier ministre.

La foule, ayant écouté le discours, déçue et ironique commençait à se disperser quand, soudain, un bruit sembla sortir de l’air : un tintinnabulement doux et fin, un écho de cristal qui montait, montait toujours, comme le chant d’une corde qu’on eût sans cesse tendue : l’ex avait commencé à fonctionner.

Le lendemain, de bon matin, les citadins qui se hâtaient de rejoindre leurs bureaux remarquèrent dans les rues des passants un peu incongrus : vêtus comme tout le monde, ces passants se déplaçaient bizarrement, à un rythme saccadé de métronome, deux pas à la seconde très exactement. Ils avaient les coudes soudés au corps, la tête comme enfoncée à coups de marteau entre les épaules et leur front surplombait des pupilles immobiles elles aussi et vissées sur leur visage. Courant à leurs affaires, les gens mirent quelque temps à deviner que c’était là un premier groupe d’aliénés, libérés des asiles, dont les muscles, selon la méthode Netetti, avaient été isolés, puis inclus dans le rayon d’action de l’ex n°1.

Les organismes de cette première série avaient été préalablement soumis aux vibrophages ; le réseau musculaire de chacun de ces hommes nouveaux, isolé du cerveau de façon parfaitement indolore, constituait une antenne naturelle qui captait la volonté éthérique d’un gigantesque innervateur et produisait une activité mécanique, la même pour chacun d’eux.

Dès la tombée du jour, l’histoire des créatures mues par le vent éthérique avait fait le tour de la ville. Massés aux carrefours, en proie à une agitation joyeuse, les habitants saluaient à grands cris les gens de l’ex rentrant de leur travail. Mais ceux-ci ne montraient pas l’ombre d’une réaction et marchaient à la même allure mécanique deux pas à la seconde – les coudes soudés au corps. Les femmes cachaient leurs enfants – sait-on jamais avec les fous ! On s’empressait de les rassurer : c’était du travail proprement fait.

L’un des carrefours fut le théâtre d’une scène inattendue : une vieille femme avait reconnu, en l’un des hommes nouveaux, son propre fils qui, deux ans auparavant, ligoté dans une camisole de force, avait été emmené dans un asile. Avec un grand cri de joie, sa mère se précipita vers lui, l’appelant par son nom. Mais la créature incluse dans le champ de l’ex passa son chemin, marquant le pas sur le bitume, aucun muscle de son visage ne tressaillit, aucun son ne filtra entre ses lèvres serrées ; le vent éthérique soufflait où bon lui semblait. On emporta la vieille femme en plein délire nerveux.

La première série des ex-humains, comme quelqu’un, en plaisantant, les avait baptisés, n’était capable que de mouvements extrêmement rudimentaires qui s’additionnaient pour produire la marche à pied, l’abaissement et le relèvement d’une manette – pas davantage. Mais au bout de deux ou trois semaines, par l’introduction graduelle d’un «  module différentiel », le contingent des asiles d’aliénés bénéficia d’un traitement plus complexe : la vie organisée selon le système Netetti-Tutus gagnait en ampleur et en complexité. Ainsi vit-on apparaître des cireurs de bottes qui maniaient leurs brosses méthodiquement, «  à la ex » – un coup en haut, un coup en bas, un coup en haut, un coup en bas… Dans un des palaces de la ville, le portier, mû par l’ex, devint objet de curiosité et attira les foules : du matin jusqu’au soir, la main posée sur la poignée, il ouvrait et refermait la porte par petits coups saccadés et brusques. Mais les constructeurs du premier innervateur n’avaient pas envisagé toutes les éventualités. À preuve l’épisode que voici. Un jour, le célèbre publiciste Tummins, sortant de sa chambre d’hôtel, descendait le grand escalier ; il se déplaçait avec lenteur, scrutant les visages et les objets qui l’entouraient en quête d’un nouveau sujet d’article. Tout à fait par hasard, ses pupilles accrochèrent celles du portier qui, de son geste d’automate, lui ouvrait la porte et ces pupilles le firent sursauter : il eut un mouvement de recul, se retrouva le dos au mur et articula, sans détacher les yeux du phénomène : «  Mon sujet ».

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