Le club des tueurs de lettres
- Автор: Кржижановский Сигизмунд Доминикович
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Verdier
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Le club des tueurs de lettres». Краткое содержание книги:
Il m’a serré la main et a tourné l’angle de la rue. Je suis resté quelques instants perplexe, décontenancé. Rar était parti, mais ses paroles voltigeaient encore autour de moi et je ne savais comment m’en débarrasser. Quand j’ai eu un peu repris mes esprits, j’ai compris quelle erreur j’avais commise en ne le questionnant pas sur l’essentiel : la rue noire et étroite serpentait devant moi comme un fil échappé de son aiguille.
V
Sur le moment j’avais résolu de ne plus assister aux samedis du Club des tueurs de lettres. Mais vers la fin de la semaine, le souvenir de Rar m’a incité à changer d’avis. Dès la première soirée, ce personnage tout à fait unique et original m’avait semblé nécessaire et important : jusqu’à son nom, qui, quelque effort qu’il fît pour n’être qu’une syllabe sans signification, était le seul de leurs noms à tous susceptible de faire sens. Mais le bureau de renseignements ne m’aurait pas donné son adresse en échange. J’avais impérieusement besoin de revoir Rar, ne fût-ce qu’une fois, et de tout lui dire : il n’était pas des leurs, mais des nôtres, pourquoi fallait-il qu’il reste parmi des tueurs et des falsificateurs ? D’abord, le manuscrit, et ensuite… Il fallait absolument que je rencontre Rar. Cette rencontre ne pouvant avoir lieu que là-bas – au milieu du quadrilatère noir des rayonnages vides – j’ai décidé, le samedi venu – ce serait la dernière fois, me disais-je – d’assister à la réunion du Club.
Quand je suis entré dans le cercle, Rar, déjà installé à sa place habituelle, a levé des yeux étonnés sur moi. J’ai bien essayé de retenir son regard, mais il s’est aussitôt détourné, manifestant exclusivement indifférence et détachement.
Une fois remplies les formalités rituelles, la parole a été donnée à Tev. Un éclat rusé scintilla dans les petits yeux de Tev qui trouvaient difficilement leur chemin entre les plis adipeux. Il remua dans son fauteuil qui craqua sous le poids de la graisse et des muscles.
— Mon asthme – commença Tev en aspirant péniblement des goulées d’air sifflotantes – n’aime guère que je me lance dans de longs discours. C’est pourquoi je me contenterai de vous exposer l’esquisse, ébauchée par moi depuis longtemps déjà, de Y Histoire des trois bouches. Voici, en résumé, de quoi il s’agit.
Trois hommes buvaient leur dernier thaler au cabaret des Trois Rois. Trois lettres me suffisent pour vous donner leurs noms : Ing, Nig et Gni. Il était minuit passé, l’heure où les bouteilles se vident et les cœurs débordent. Les trois amis s’amusaient, chacun à sa façon, en faisant tinter leurs verres. Ing était le parleur par excellence ; en trinquant bruyamment, il prononçait des toasts et des speeches, citait les Pères de l’Église et racontait des histoires de toutes les couleurs. Nig, lui, était amateur de baisers et s’y connaissait comme pas un ; en ce moment, il avait peine à répondre aux questions et aux toasts, ses lèvres étant en plein travail. La grosse fille qu’il avait sur les genoux, l’eût-on payée à la pièce, serait devenue, à la fin de la soirée, une demoiselle bien dotée. Gni n’avait besoin ni de phrases ni de baisers ; ses joues gonflées étaient luisantes de graisse, sa bouche collée à un énorme os de gigot qu’il dépouillait à belles dents avec persévérance et assiduité.
La fille parla soudain, entre deux baisers de Nig.
— Pourquoi les gens n’ont-ils pas trois bouches ?
— Pour pouvoir en embrasser trois à la fois ? demanda Nig avec un rire énorme en tendant à nouveau ses lèvres.
— Attends, fit Ing, flairant un sujet digne d’effusions rhétoriques, tu devrais finir tes phrases avant de l’embrasser…
— C’est bien ce que je dis, reprit la compagne de Nig. Si chacun de vous avait trois bouches pour causer, manger et embrasser en même temps, ce serait…
— Fadaises ! coupa Ing en dressant un doigt sentencieux, ce n’est pas sous un jupon qu’il faut rechercher des syllogismes. Tais-toi. Questionnons plutôt la sainte Tradition et aussi la logique formelle. Augustin, le bienheureux, nous enseigne que l’homme, à la différence de l’animal dénué de raison, dispose de la possibilité de choisir. N’est-ce pas là-dessus que se fonde le liberum arbitrium, le libre arbitre, l’aptitude à choisir le meilleur dans la multiplicité ? Aristote, lui, nous apprend à faire la différence entre l’état de perfection, Pentéléchie, et les états fortuits ou subalternes. Thomas d’Aquin, lui, va plus loin quand il distingue le sens de la substance, intérieur, de celui de l’événement, extérieur. La bouche, os, aurait-il dit, est en corrélation avec la nourriture, le baiser et la parole, mais en quoi consiste sa qualité principale ? Qu’en penses-tu, mon bon Gni ? Ôte ton os de ta bouche et réponds.
L’os s’écarta quelque peu, juste assez pour laisser passer les paroles.
— Je crois, fit Gni, qu’il n’est point nécessaire d’aller chercher des arguments dans les livres. Ils sont tous là, dans mon assiette : la bouche est faite pour manger, c’est l’évidence même. Tout le reste est malice.
Ing hocha la tête.
— Mon bon ami, ce n’est pas dans les rogatons qu’on va chercher des arguments. Pourquoi vois-tu là de la malice ?
— Parce que, répliqua Gni après avoir englouti une bonne pinte de vin, si toi et moi ne mangions ni ne buvions, il y a longtemps que la mort nous aurait séparés, moi au paradis, toi en enfer. Avoue qu’à pareille distance, il te serait difficile de me questionner, et qu’il me serait bien vain de te répondre.
— Je plains les anges – Nig intervint dans la dispute en frisant la moustache qui surmontait sa lèvre charnue et purpurine-s’il leur faut un jour hisser cette carcasse jusqu’aux sphères célestes. Ne comprends-tu pas, pauvre niais, que sans baisers il n’est point de naissances ? Et si personne ne naît, qui donc y aura-t-il pour mourir ? Tu saisis ?
Ing leur coupa à tous deux la parole sans cacher un sourire condescendant.
— Tu as raison, Nig, mais en cela seulement que tu affirmes que Gni a tort. En quoi les lèvres d’une traînée valent-elles mieux qu’une assiette de rogatons ? Essayons de raisonner en bonne logique : pour qu’il y ait baiser, il faut à la bouche une autre bouche, ainsi apparaît la catégorie de l’autre, l’altérité, το ετερον, comme dirait Platon. Cela ne fait que déplacer le problème au lieu de le résoudre. Procédons par ordre : sans absorption de nourriture, il n’y a pas de vie, d’accord ; mais sans les baisers, il n’y aurait pas naissance, c’est tout aussi vrai. Et enfin, écoutez attentivement, si le Seigneur n’avait pas dit « que soit », la naissance même ne serait pas née, il n’y aurait ni vie ni mort, et l’univers serait, le diable seul sait où… J’affirme donc – et l’orateur asséna un coup de poing sur la table – que la vocation véritable de la bouche n’est pas de faire la moue, ni d’engloutir mangeaille et vinasse, mais bel et bien de proférer les paroles qui nous sont un don du Très Haut.