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Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:

Ce roman met en scène les tentatives criminelles des Habits Noirs (que couvre Lecoq, alors devenu chef de la Sûreté) contre la famille de Champmas, et contre la richissime mais avare paysanne Mathurine Goret. L'appât, dans les deux cas, est le «faux Louis XVII», rôle rempli parmi les Habits noirs par plusieurs personnages successifs. Celui-ci, qu'on appelle aussi M. Nicolas, séduit d'abord Ysole de Champmas, fille bâtarde du général de Champmas, et se sert de sa complicité inconsciente pour tenter de tuer sa soeur légitime, Suavita…
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– Je crois bien! répondit Suavita avec une égale vivacité.

Elle s’arrêta pour ajouter:

– C’est un grand secret. Ysole me gronderait si je le disais.

– Mamselle Ysole! gronder mademoiselle! prononça lentement Jeannette.

Et la manière dont nous écrivons diversement ce même mot ne suffit point à rendre la différence emphatique que Jeannette avait mise entre le premier mademoiselle et le second mademoiselle.

Manifestement, et quoi qu’on pût faire, il n’y avait pour Jeannette qu’une seule demoiselle de Champmas.

– Comme tu dis cela! reprit la jeune fille avec reproche. Tu m’aimes trop, vois-tu, et cela fait que tu n’aimes pas assez ma sœur Ysole.

Un mot vint à la lèvre de la vieille servante, qui se retint et garda le silence. Suavita continuait:

– Moi, je l’aime bien! oh! mais bien, bien! Celles qui n’ont pas de sœur me font pitié. Quand elle vient me voir au couvent, tout le monde dit: Comme elle est jolie; alors, je suis heureuse…

«Ah! fit-elle, car les idées ne faisaient que passer dans son pauvre esprit affaibli, j’étais fière aussi de maman chérie. Et ma tante Reine, comme elle me gâtait! mon Dieu! Toutes celles qu’on aime s’en vont. Si on me disait un jour: Tu ne reverras plus Ysole…

Elle frissonna de la tête aux pieds, tandis que Jeannette grommelait amèrement:

– Pas de danger que celle-là s’en aille!

– Eh bien! dit la fillette, qui poussa un grand soupir en essayant de se retourner sur sa chaise longue, ces persiennes fermées empêchent le jour de me blesser les yeux, mais j’aimerais voir au-dehors.

– Ici, répliqua la servante, on ne voit pas grand-chose par les fenêtres: des masures sales et des bureaux qui ressemblent à des prisons.

– Il y a un jardin… et de l’autre côté du jardin…

– Ah! ah! fit Jeannette, qu’est-ce que c’est auprès du jardin de l’hôtel de Champmas! Voilà un paradis!

Suavita poursuivit comme si on ne l’eût point interrompue:

– Et de l’autre côté du jardin, une vieille tour… deux tours, en comptant la petite où est la fenêtre du jeune homme.

Jeannette se prit à écouter, étonnée et inquiète.

– On dit que les enfants malades sont presque des grandes personnes, pensa-t-elle.

Suavita continuait:

– Depuis que je suis ici, je n’avais jamais vu âme qui vive à la fenêtre de la grande tour, mais aujourd’hui…

Au lieu de poursuivre, elle mit sa main au-devant de ses yeux – une pauvre main transparente et si blanche qu’on eût dit de l’albâtre. Cette main tremblait.

– Aujourd’hui? répéta Jeannette, curieuse.

– Il y a des moments, dit l’enfant avec fatigue, où je ne sais plus bien si j’ai rêvé ou si j’ai vu… mais j’ai encore froid dans les veines en y pensant. Je ne me souviens pas d’avoir eu jamais si grand-peur… Approche-toi, je vais te dire.

Jeannette obéit.

– Plus près encore, et tiens mes mains dans ta main. Aujourd’hui, j’ai vu, j’en suis sûre, un homme… Oh! si un homme pareil pouvait pénétrer jusqu’ici, je crois que je mourrais de frayeur!

Elle frissonnait de tous ses membres et ses yeux grands ouverts s’égaraient.

– Chérie! chérie! dit Jeannette que l’effroi prenait, vous avez eu un cauchemar à l’heure de votre accès…

– Non. Rassure-moi autrement: j’ai vu, je suis sûre d’avoir vu une figure terrible, des bras énormes, et l’homme regardait de ce côté; dis-moi plutôt que nous sommes bien gardées. Est-ce qu’un homme semblable pourrait arriver jusqu’à moi, Jeannette?

– Assurément non, répondit la servante, convaincue, cette fois, que l’enfant disait la vérité. Ce n’est plus comme à l’hôtel de Champmas où nous étions quatorze gens de service, mais il en reste encore quatre: Madeleine qui est aussi robuste qu’un garçon, Pierre et Baptiste qui sont solides tous deux. Et d’ailleurs, nous sommes si près de la Préfecture! Chaque fois qu’on me montre un passant dans la rue, on me dit: C’est un inspecteur. Et les sergents de ville! On n’aurait qu’à japper tout bas: À la garde! pour voir la maison pleine de secours.

En écoutant cela, Suavita, rassurée, se mit à sourire.

– Je suis folle, pensa-t-elle à haute voix. Pourquoi viendrait-il, d’ailleurs? Il avait à la main une pioche comme les paysans, là-bas, au château. Mais je n’ai pas regardé longtemps, parce que le jeune homme qui demeure auprès de la tour est venu s’accouder à sa croisée. Ses yeux étaient tournés vers moi; j’ai cru qu’il me voyait. Si tu savais comme il a l’air triste!… Mon père est riche, n’est-ce pas, Jeannette?

– Il l’était…

– Et il le sera encore. Oh! tu ne sais pas tout… et moi j’ai promis d’être bien discrète… Je dirai à mon père que ce jeune homme est malheureux… Mais peut-être ne voudrait-il pas d’argent, car il a de beaux yeux si fiers!

Jeannette, qui avait d’abord froncé le sourcil, baissa ses paupières mouillées. Elle se disait:

– Pauvre chère enfant! sa fièvre vit de rêves.

La porte s’ouvrit brusquement, et Suavita poussa un petit cri de joie.

– Ysole! dit-elle, ma sœur!

Une jeune fille de seize à dix-sept ans, admirablement belle et gracieuse, venait de franchir le seuil.

Elle traversa la chambre et vint mettre un baiser caressant sur le front de Suavita ranimée.

Puis elle se tourna vers Jeannette qui avait, d’instinct, reculé son siège.

– Vous pouvez partir, ma fille, dit-elle froidement, mais avec bonté.

– Demain matin… commença la servante.

– Non, ce serait un jour de perdu. J’ai pris mes mesures, et c’est moi qui serai la gardienne de Suavita jusqu’à votre retour.

– Quel bonheur! s’écria la fillette en joignant ses pauvres mains pâles.

Il y avait un vague soupçon dans les yeux de Jeannette.

– Vous m’avez dit que votre frère, malade, désirait vous voir, reprit Ysole. Je vous donne vingt-quatre heures, c’est à prendre ou à laisser.

Jeannette murmura un «merci, mademoiselle», qui sembla lui écorcher la bouche au passage, puis elle porta jusqu’à ses lèvres les deux mains de Suavita et sortit.

Ysole la regarda s’éloigner, puis elle mit un doigt sur sa bouche souriante dont le frais incarnat éclatait comme une fleur.

Elle se pencha vers l’enfant qu’elle serra tendrement dans ses bras en disant:

– Chut! il fallait la renvoyer. Madeleine, Pierre et Baptiste sont aussi dehors. J’ai eu besoin d’adresse pour faire tout cela moi seule.

L’enfant riait, confiante.

– Tu n’auras pas peur? continua Ysole.

– Puisque tu me gardes…

Ysole la souleva et lui dit dans un baiser:

– Écoute, c’est aujourd’hui le grand jour. Personne ne doit être dans notre secret. Ce soir, nous allons embrasser notre père.

VIII Ysole

Elle était, cette belle Ysole, éblouissante de force, de santé, de jeunesse; non point du tout dans le sens vulgaire de ces mots qui impliquent je ne sais quoi d’offensant dans le langage commun, parce qu’ils servent à caractériser cette banale prospérité de la vierge bien conditionnée qu’on appelle: «la beauté du diable». C’était une force élégante, une santé nerveuse qui se traduisait par l’admirable pâleur des passionnées; c’était une jeunesse légère et souple, hardie et fine où se devinait déjà la grâce de la femme.

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