Les monades urbaines [The World Inside - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Michel Rivelin
- Жанр: Социально-философская фантастика
Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
— Mars est un peu terne, Dill.
Dillon cherche Mars. Oui. Oui. Il ajoute un éclair d’orange. Jupiter ? Ce globe étincelant de blanc embrasé. Et puis Vénus, Saturne, toutes les étoiles. Les visuels sont bons.
— Et maintenant, le son !
Ses paumes se posent sur le clavier de contrôle. Un souffle neutre, acide et moelleux, oscille dans l’air. La musique des sphères. Dillon la colore, augmentant le volume galactique, tandis que les rafales stellaires s’impriment en de stridentes nuances tonales. Puis d’un coup violent sur les projectrons, il projette les sons planétaires. Saturne siffle comme une rafale de poignards. Jupiter tonne.
— Ça va ? demande-t-il. La clarté ?
— Grossis un peu les astéroïdes, répond Sophro, le plongeur orbital.
Dillon obéit, et Sophro acquiesce d’un air béat, grimaçant de plaisir.
Après une demi-heure, les réglages préliminaires sont au point. Mais pour Dillon ce n’est qu’un préambule – sa partie de soliste. Il s’agit maintenant de coordonner avec les autres. Arriver à une réciprocité parfaite – mettre au point un tissu serré de relations internes et simultanées – une union heptagonale. Tâche combien lente et délicate si on songe que, par le jeu des effets Heisenberg, l’entrée de chaque instrument nécessite toute une nouvelle série de réglages et de mises au point. Un seul facteur en plus ou en moins et c’est tout l’ensemble qu’il faut réajuster. Tous les instruments, par les liens qui les unissent les uns aux autres, sont à la fois autonomes et solidaires. Dillon s’occupe d’abord du dresseur spectral. Facile ! Il ouvre un jet de comètes et Nat les module agréablement en soleils. L’incantateur vient se joindre à eux. Une légère stridence, vite corrigée. Ça marche. Puis l’avale-gravité. Pas de problème. Maintenant la harpe cométaire. Deg ! Deg ! Les récepteurs se troublent et l’ensemble se désunit brusquement. Dillon et l’incantateur doivent se réaccorder séparément, se rejoindre, réabsorber la harpe cométaire. Cette fois, c’est bon ! De larges cambrures sonores s’arquent dans l’espace. Puis le plongeur orbital. Durant quinze minutes interminables, les oscillographes s’agitent follement. Dillon craint qu’un des systèmes ne défaille d’une seconde à l’autre, mais non, ils s’accouplent finalement et les aiguilles se stabilisent. À présent, le plus difficile de tous : l’inverseur fréquentiel. C’est un instrument double, générateur – c’est-à-dire ne se modulant pas seulement sur une autre structure – de visuels et de sons. Le risque est qu’il entre en période avec lui-même, et cela le rend particulièrement délicat. Ils ont presque atteint la fusion quand la harpe cométaire s’égare. Cela fait un bruit plaintif et aigu qui se casse net. Ils reprennent deux phases en arrière et recommencent. Les balances frôlent sans cesse le point critique. Il y a encore cinq ans, les groupes cosmiques ne comprenaient que cinq instruments ; il était impossible d’en coordonner plus. C’eût été comme ajouter un quatrième acteur à une tragédie grecque ; une acrobatie techniquement impossible, c’est du moins ce qu’Eschyle prétendait.
Maintenant, on arrive à réunir six instruments assez facilement. Pour sept, la symbiose est plus difficile à réussir – les circuits doivent être reliés à un ordinateur d’Edimbourg.
— Viens, viens, viens ! hurle Dillon, agitant violemment son épaule gauche pour encourager l’inverseur fréquentiel à les rejoindre. (Ça y est ! Ils ont réussi ! L’ensemble est stable. Il est 18 40.)
— Si on y allait, maintenant ? chantonne Nat. Allez, maestro, donne-nous le la.
Dillon se penche et empoigne les projectrons. Il fait passer en eux son énergie. Dans les paumes de ses mains, les rondeurs lui rappellent les fesses d’Electra – un frisson sensuel le transperce. Il sourit à l’association d’idées. Souples, rebondies, fraîches. Allez ! On décolle ! Tout l’univers en un éclair brûlant de son et de lumière. La salle est inondée d’images. Des étoiles bondissent, se croisent et s’unissent. L’incantateur se met en branle, augmentant, multipliant, intensifiant à faire trembler toute la monade. La harpe cométaire se glisse en contre-points vertigineux d’arabesques stridentes et saccadées, et propose un nouvel arrangement des constellations de Dillon. Le plongeur orbital reste neutre, puis plonge brusquement, et soudain toutes les aiguilles des cadrans deviennent folles, mais son entrée en tornade possède une telle force dévastatrice que Dillon s’en émerveille intérieurement. Doucement, l’avale-gravité aspire le ton. L’inverseur fréquentiel s’introduit, projetant son propre schéma lumineux, grésillant et bouillonnant pendant à peu près une demi-minute, avant que le dresseur spectral ne s’en empare à son tour et joue avec. Tous les sept maintenant participent à l’improvisation échevelée, chacun essayant de pousser les autres encore plus loin. Les sons et les lumières jaillissent avec une telle profusion qu’ils doivent être perceptibles de Boshwash jusqu’à Sansan.
— Arrêtez ! Arrêtez ! Arrêtez ! hurle Nat. Gardons-en pour tout à l’heure, les gars ! On va se vider !
Ils stoppent et redescendent lentement. Ils restent silencieux, en sueur, les nerfs vibrants, douloureux. Comment quitter une telle beauté sans souffrir ? Mais Nat a raison : il serait stupide de se vider avant le spectacle.
Ils prennent un repas léger sans quitter la scène. Personne n’a vraiment faim. Bien entendu les instruments ne sont ni débranchés ni désaccordés. Ce serait de la folie de défaire ce qu’ils ont eu tant de mal à construire. Laissés à eux-mêmes, il arrive qu’un des instruments passe brusquement en surcharge et émette une tache de lumière ou un cri aigu. Ils joueraient tout seuls si on les laissait, pense Dillon. Quelle défonce, si on restait là, assis à ne rien faire, pendant que les instruments donneraient le concert, se programmant eux-mêmes ! Peut-être qu’il se passerait des choses vraiment étonnantes. L’esprit de la machine révélé. D’un autre côté, ce pourrait être vachement frustrant de découvrir que nous ne sommes pas nécessaires. Comme notre prestige est fragile ! Aujourd’hui nous sommes célèbres, mais que le secret s’ébruite, et demain nous nous retrouverons à Reykjavik parmi les paupos.
Il est 19 45 quand le public commence à entrer. Ce ne sont pas des jeunes. Pour leur première à Rome, les allocations de billets sont faites selon l’âge ; il n’y a pas de moins de vingt ans. Dillon se tient sur scène. Il ne fait rien pour cacher le mépris qu’il éprouve pour ces gens ternes et grisâtres qui s’assoient ici et là. La musique les atteindra-t-elle ? D’ailleurs se peut-il que quelque chose les atteigne ? Ou bien resteront-ils assis passivement, sans chercher à entrer dans le spectacle ? Toutes leurs pensées obnubilées par leur fécondité. Ignorant les musiciens exaltés, leurs fesses calées dans un bon fauteuil, ils ne verront rien du feu d’artifice que nous leur allumons. Nous vous projetons l’univers entier, et vous ne le recevez pas. Est-ce parce que vous êtes vieux ? Quel effet peut produire un show cosmique sur une mère de famille nombreuse de trente-trois ans, bien grassouillette ? Non, l’âge n’a rien à y voir. Dans les cités plus raffinées, il n’existe pas ce décalage entre l’œuvre artistique et le public, qu’il soit jeune ou vieux. Non, c’est un problème d’attitude vis-à-vis de l’art en général. Dans les niveaux inférieurs, les paupos reçoivent physiquement. Aux éclairs de couleurs et aux sons sauvages, c’est tout leur corps qui répond : leurs yeux, leurs entrailles, leurs couilles.
Ils sont fascinés, ou déconcertés et hostiles, mais jamais indifférents. Dans les cités supérieures où l’usage de l’intelligence est non seulement toléré, mais recherché, ils entrent activement dans le spectacle, sachant que plus ils y apporteront, plus ils en retireront. N’est-ce pas la meilleure politique de la vie – tirer le plus possible de perceptions sensorielles de tous les événements auxquels nous sommes confrontés ? Il n’y a rien d’autre. Mais ici, aux niveaux moyens, tout est fade et sans relief. Des morts vivants. Pour eux, ce qui est important est d’être présent ce soir, pour se montrer, pour ne surtout pas laisser son billet à quelqu’un d’autre. Le spectacle lui-même n’a aucune importance. Qu’une cacophonie de bruits et de lumières – des jeunes échevelés de San Francisco qui font les idiots sur scène. Alors ils viennent ces Romains, ces malheureux dépossédés de leur esprit et de leur sensualité ? Les vrais n’étaient certainement pas comme ça, je parie ! C’est un crime contre l’histoire d’avoir nommé cette cité Rome. Dillon les balaye d’un regard flamboyant. Puis, d’un effort de volonté, il les efface de sa vue ; il refuse de voir leurs visages avachis et gris, de peur qu’ils ne pervertissent son inspiration. Il est là pour donner. Même s’ils ne sont pas capables de prendre.