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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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— Ça va, ne gaspillez pas les cartouches. Vous voyez bien qu’ils se retirent.

Celui qui avait dit cela était un jeune homme maigre aux vêtements déchirés et au visage exsangue. Il tenait à la main un Mauser fumant.

— Qu’est-ce que c’est que celui-là ? demanda-t-il en désignant Malinoff.

— Un volontaire, dit Fédia.

— Hum, je me méfie ! dit le jeune homme.

— Laisse donc, Nicolas, dit un autre. Avec cette gueule-là, il ne peut pas être dangereux.

Tout le monde, autour de Malinoff, éclata de rire. Malinoff crut poli de rire aussi.

— D’où venez-vous ? Où habitez-vous ? demanda l’homme que ses amis venaient d’appeler Nicolas.

— À deux pas d’ici, dit Malinoff, dans la Sadovaïa.

À ces mots, Fédia poussa un ululement de victoire.

— J’ai une idée ! criait-il.

Et, saisissant Malinoff par la manche, il ajouta :

— Je suis sûr que tu as des provisions chez toi.

— Mais oui, dit Malinoff.

— Eh bien ! tu vas nous en apporter, mon pigeon. On crève de faim ici !

Dans un éclair, Malinoff comprit la chance qui lui était offerte. Depuis un moment déjà, il pensait à se retirer de la barricade, mais ne savait comment prendre congé sans éveiller la méfiance des combattants. Bien entendu, il ne reviendrait pas, mais leur enverrait peut-être un peu de nourriture par la femme de charge. Quant à lui, il avait vu ce qu’il voulait voir. L’expérience était suffisante pour donner matière à une excellente étude de mœurs. Avec joie, avec reconnaissance, Malinoff balbutia :

— Tout ce que vous voudrez ! J’ai du pâté, des harengs, de la viande séchée, des œufs, de la vodka…

— Hourra ! Hourra ! hurlaient les insurgés.

— Vous me remercierez plus tard, dit Malinoff, gêné par leur enthousiasme.

Des mains secourables l’aidaient à escalader la barricade. Une voix amicale lui dit :

— Garde le revolver. Tu pourrais en avoir besoin en route.

Le dénommé Nicolas, abandonnant sa réserve, cria, tandis que Malinoff sautait à pieds joints dans la neige :

— Pour revenir, vous raserez les murs, c’est plus prudent…

— Oui, oui, dit Malinoff, en agitant la main d’une manière cordiale.

Et il se hâta de prendre du champ. Ses galoches glissaient dans la neige fondante. Des chocs désordonnés brassaient le sang dans ses artères. Il avait chaud. Une fierté égoïste lui dilatait le front. « Et voilà… Pas plus difficile que ça… Il suffit de payer d’audace… » Le soleil embrasait un ciel de lait trouble. Des cloches sonnaient pour célébrer des victoires spirituelles. Comme Malinoff approchait de sa maison, il lui sembla apercevoir des têtes aux fenêtres. Il leva le nez vers les étages supérieurs. Et, à ce moment précis, deux ombres se détachèrent d’un porche et fondirent sur lui. Malinoff eut un haut-le-corps et faillit s’étaler de tout son long sur le trottoir. Son cœur avait cessé de battre. Devant lui, se dressaient deux soldats, en capote grise, le bachlik enroulé autour de la tête. Ils le menaçaient de leurs baïonnettes.

— Mais… Qu’est-ce que ça signifie ?… Voulez-vous me laisser passer, bredouillait Malinoff.

Au lieu de lui obéir, les soldats le poussèrent à petits coups de crosse dans le derrière :

— Allons, marche, marche…

Des balles sifflèrent au-dessus d’eux.

— Tes copains qui nous canardent, dit l’un des hommes.

— Ce ne sont pas mes copains, dit Malinoff. Je veux rentrer… J’habite dans cette maison… Demandez au portier… Ivan Kouzmitch, Ivan Kouzmitch !… La canaille, il se cache… Il vous renseignerait… Ivan Kouzmitch !…

— Ta gueule, dit un soldat. Tu t’expliqueras avec les officiers.

— Mais que me reproche-t-on ? gémit Malinoff.

— Simplement d’être monté sur une barricade pour nous tirer dessus…

Malinoff sentit que ses jambes se dérobaient sous lui.

— Ce… ce… c’est une erreur, dit-il dans un souffle.

Ils arrivèrent à l’Étang du Patriarche. Là, devant un bûcher, se tenaient d’autres soldats en capotes sombres. Ils riaient en battant la semelle. Quelqu’un chantait :

Soldats, soldats, mes petits compères,

Où sont donc vos femmes ?

Un jeune officier, au visage bleui par le froid, s’avança vers Malinoff, l’examina d’un bref coup d’œil et dit :

— Où l’avez-vous cueilli, celui-là ?

— Sur la Sadovaïa, dit l’un des soldats gaiement.

— Je rentrais chez moi, Votre Noblesse, dit Malinoff. Et, comme j’arrivais devant ma maison, ces messieurs…

— Fouillez-le, dit l’officier.

Malinoff essaya de protester, mais déjà, des mains rapides et dures dégrafaient ses vêtements, plongeaient dans ses poches, glissaient le long de son ventre et faisaient sauter les boutons de sa braguette. Il éprouva la morsure vive du vent sur sa peau nue. Une peur et une honte intenses le saisirent.

— Un revolver, Votre Seigneurie, dit l’un des soldats en se redressant.

Malinoff eut un éblouissement. Ayant retrouvé ses esprits, il voulut se justifier, mais l’officier n’était plus là, et quatre hommes en armes l’encadraient.

— Marche, canaille, ou on te défonce les côtes.

Malinoff obéit. Dans la rue, il vit les badauds qui s’arrêtaient sur le bord du trottoir pour le regarder passer. Sans doute tous ces gens le prenaient-ils pour un dangereux terroriste ? C’était grotesque. Au poste, il s’expliquerait, il demanderait des excuses. Subitement, il n’aimait plus du tout les petits soldats aux mains calleuses. Pour un peu, il leur eût reproché leur ingratitude envers un écrivain qui les avait si souvent glorifiés.

— Où allons-nous ?

— Tu verras bien, grogna un homme au visage hérissé de poils jaunes.

Le groupe tourna dans une ruelle et s’immobilisa devant la porte d’un commissariat pouilleux. Malinoff profita de la halte pour tenter de refermer ses pantalons. Mais un bouton manquait. Il en fut irrité. Le soldat aux poils jaunes frappa à la fenêtre, de son gros doigt recourbé. Un brigadier ouvrit la porte, de l’intérieur. Tous entrèrent. Dans la salle glacée, deux gardiens jouaient aux cartes sur un coin de table. Aux murs, pendaient des affiches blanches racornies et marquées de chiures de mouches. Le brigadier chuchotait avec les soldats qui avaient escorté Malinoff. Puis, le brigadier disparut et un soldat dit :

— Il est allé prévenir. Ce ne sera pas long.

— Merci, dit Malinoff.

Maintenant qu’il se trouvait dans un local de l’État, il se sentait mieux. N’ayant rien à se reprocher qu’un excès d’imprudence, il songeait même à la façon amusante dont il relaterait cet incident à ses amis du Cercle littéraire. Une voix le fit sursauter :

— Veuillez me suivre.

Malinoff dressa le menton. Le brigadier était devant lui.

— Avec joie, dit Malinoff.

Il essaya même de plaisanter :

— On gèle chez vous.

Mais les soldats le poussaient aux épaules. Au bout d’un long couloir sombre, brillait le rectangle lumineux d’une porte ouverte. La pièce était vaste, propre, avec de hautes fenêtres brouillées de givre. Une table tapissée de drap rouge occupait le fond de la salle. Derrière la table, se tenaient assis un vieux colonel, soufflé, bourgeonnant, aux moustaches d’un gris pisseux, et un adolescent au visage aimable, à l’uniforme neuf, que décoraient des aiguillettes d’aide de camp. Les deux officiers bavardaient entre eux à voix basse. Tout en parlant, le plus jeune manipulait rapidement de petites fiches en carton qu’il tirait d’une boîte. Un poêle en faïence maintenait dans la pièce une chaleur engourdissante. Malinoff remua ses doigts gelés, dénoua son écharpe. Une mare de neige fondue s’arrondissait autour de ses chaussures. Il toussota pour se rappeler au souvenir de ces messieurs. Le colonel leva la tête. Son regard fatigué s’arrêta un instant sur la figure de Malinoff. Il demanda :

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