Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
12
Le photographe Jean-Christophe Plantey avait été entendu ; sa garde à vue allait bientôt prendre fin. Plusieurs invités, présents au vernissage, avaient été interrogés et tous les témoignages concordaient : sous l’emprise de l’alcool, le photographe avait bien menacé l’éditrice, quelques heures avant sa disparition. Mais il n’avait pas quitté la galerie, avait toujours été entouré jusqu’au lendemain du réveillon, ce qui, apparemment, l’innocentait. Le galeriste et Clémentine Mbiandanya étaient les seuls à avoir remarqué le départ de l’éditrice, un peu après 17 heures.
Le profil de Clémentine se dessinait dans la lumière de décembre qui traversait péniblement l’opacité d’une fenêtre de la brigade. C’était une journée sans soleil. Il devait y avoir beaucoup de vent, car, de temps en temps, des poussières cinglaient violemment les vitres dans un crépitement. Le bruit de la ville parvenait étouffé et dissonant.
La Camerounaise pleurait doucement en essuyant ses narines par de petits gestes furtifs. Depuis deux heures, le commissaire Ughetti et ses hommes lui rabâchaient les mêmes questions au sujet de la journée du 24 décembre. Ils insistaient sur son emploi du temps et voulaient connaître des détails incroyables, comme le nombre de personnes qui participaient au vernissage, qui était avec qui, les propos échangés. Ils voulaient également tout savoir sur le passé de Clémentine. Deux hommes et une femme se tenaient debout au fond de la pièce, derrière le commissaire, une foule aux yeux de la jeune femme qui se sentait piégée, suspectée d’un crime qu’elle n’avait pas commis.
Bérangère s’avança vers elle et prit la parole. Clémentine avait du mal à croire qu’une femme pût faire un boulot pareil. On la harcelait, elle, une innocente, tandis que des salauds couraient les rues. Quand le lieutenant Fernandez s’adressa à elle d’une voix douce, Clémentine se sentit à la fois rassurée et déconcertée.
— Vous êtes innocente, nous n’en doutons pas, mais comprenez notre attitude, nous cherchons à gagner du temps. Nous pensons que le tueur de votre éditrice pourrait bien récidiver, votre témoignage et celui de votre ami, M. Plantey, sont de la plus haute importance. Vous êtes les derniers à avoir parlé à Nadine Pascoli, le 24 décembre, quelques heures avant sa mort. Comprenez-vous ?
Bien sûr qu’elle comprenait, elle n’était pas idiote. Mais elle n’en pouvait plus de toutes ces questions. Jean-Christophe lui avait présenté une audition comme une épreuve traumatisante, un cauchemar, et il n’était pas loin du compte. Ces gens-là n’étaient certainement pas des monstres, ils prenaient même des gants pour lui parler, mais la tension qui régnait dans la pièce finissait par la rendre folle. Elle avait envie de vomir. Clémentine disait tout ce qui lui passait par la tête avant de se rétracter. Son système nerveux était épuisé par des années d’esclavage et de peur dans les milieux du proxénétisme. Dans la première partie de sa vie, elle avait été tellement humiliée et traquée qu’à trente ans à peine, elle ne supportait plus les situations tendues, le bruit, les gestes brusques. Elle vivait désormais dans un cocon que Jean-Christophe avait créé pour elle, par amour, et dans lequel elle se sentait protégée. Son visage aux traits réguliers était celui d’une jeune fille, ses yeux, qui avaient connu la laideur, la vulgarité et la haine, ne laissaient filtrer que la douceur. Clémentine Mbiandanya respirait l’innocence.
Le lieutenant Fernandez insista :
— Votre livre, édité chez Nadine Pascoli, reprenait les détails de votre vie passée. Vous y faisiez des révélations, vous citiez des noms. N’auriez-vous pas joué avec le feu ?
— J’ai modifié les lieux et les noms. Seuls les intéressés pourraient éventuellement se reconnaître dans certaines situations, mais j’ai pris soin de brouiller toutes les pistes. Je ne suis pas suicidaire, mademoiselle.
Bauer, du fond de la pièce, suggéra :
— Vos confidences n’auraient-elles pas donné envie à l’une de vos anciennes connaissances de punir votre éditrice ?
— En la supprimant par exemple, ajouta Pichot. Quelqu’un qui n’a pas intérêt à voir votre livre diffusé.
— Je n’en sais rien, je n’en sais rien, murmura Clémentine à bout de nerfs.
— Nadine Pascoli était connue pour ses publications sulfureuses. Ne vous a-t-elle jamais dit qu’elle se sentait menacée ? insista Bérangère.
— Non, jamais. Nadine n’avait pas froid aux yeux, elle n’avait peur de personne.
Il y eut un temps mort. Clémentine eut l’impression que rien ne pouvait ébranler ces gens qui la questionnaient, ils paraissaient infatigables.
Ughetti reprit le cours de l’audition.
— Quelle était la nature de vos relations avec Nadine Pascoli ?
— J’étais très attachée à Nadine, reconnut Clémentine. Nous nous étions rencontrées dans le quartier, par hasard, nous habitions à deux rues l’une de l’autre. C’était une femme merveilleuse, sensible, un peu fantasque peut-être mais très généreuse. Les gens vous diront beaucoup de choses sur elle mais ils ne la connaissaient pas vraiment. Nadine aimait jouer à cache-cache, elle offrait une facette différente à chaque personne qu’elle rencontrait. Avec moi, elle ne jouait pas, elle était vraie. Quand je lui ai raconté ma vie, elle a tout de suite eu l’idée d’en faire un livre : elle disait que ce serait un témoignage capital pour les autres femmes. Jean-Christophe m’a beaucoup encouragée au début, mais quand Nadine nous a demandé une participation financière, tout a basculé. Un soir, Nadine et Jean-Christophe se sont disputés, j’ai bien cru qu’ils en viendraient aux mains. Nous avons versé les sommes qu’elle nous demandait, puis Nadine a appris que Jean-Christophe préparait une exposition dans le quartier, elle a manigancé pour que le livre sorte de l’imprimerie le jour du vernissage. Ensuite, elle a persuadé Jean-Christophe et Peter, le galeriste, qu’une signature jumelée au vernissage, ce serait une occasion en or pour nous tous. Jean-Christophe et Peter ont fini par accepter pour me faire plaisir, et ça a mal tourné, comme vous savez. Nadine me donnait l’impression d’avoir un diable aux trousses, d’être sur le fil du rasoir, je ne sais pas comment je pourrais vous expliquer ça, elle était en permanence en conflit avec des gens.
Le lieutenant Fernandez, de nouveau, s’interposa entre la Camerounaise et le commissaire. Clémentine comprit à quel jeu ils se livraient : ils cherchaient à l’étourdir, à la déstabiliser pour mieux lui tirer les vers du nez.
— Votre ami, Jean-Christophe Plantey, a eu des mots malheureux, le soir du vernissage, dit Bérangère.
— De simples mots, mademoiselle. Jean-Christophe est incapable de faire du mal à quiconque. Il était à bout, il avait bu. Nous avions eu beaucoup de mal à payer Nadine et son vernissage ne donnait rien, les gens boudaient ses photos, c’était affreux de le voir souffrir. De mon côté, j’ai vendu plus d’une centaine d’exemplaires ce soir-là, en moins de deux heures. Les journalistes se pressaient autour de moi. Jean-Christophe se sentait lésé, humilié.
— L’a-t-il menacée ?
Une vague de larmes inonda les yeux de la Camerounaise.
— Personnellement, je n’ai rien entendu. Je signais des dédicaces au fond de la galerie quand le scandale a éclaté, il m’était difficile de distinguer leurs paroles à l’endroit où je me trouvais. D’après les cris, c’était sérieux, mais je vous répète que Jean-Christophe était à cran et qu’il avait bu.
— À quelle heure avez-vous quitté Nadine Pascoli ? demanda Ughetti, debout derrière Clémentine.
— Je vous l’ai déjà dit trois ou quatre fois, c’est elle qui est partie de son plein gré, vers 17 heures à la suite d’un coup de fil, je ne l’ai jamais revue. J’ai essayé de la contacter le lendemain et le surlendemain mais il n’y avait personne.