Le club des tueurs de lettres
- Автор: Кржижановский Сигизмунд Доминикович
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Verdier
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Le club des tueurs de lettres». Краткое содержание книги:
Auparavant déjà, alors qu’il mettait au point son idéomoteur dont il ignorait qu’il avait été préfiguré, Tutus avait réussi à inclure dans le rayon d’action de celui-ci les principaux muscles reliés au système centrifuge du cerveau. Mais un cas quelque peu déplaisant avait pour longtemps arrêté et perturbé ses travaux. Voici de quoi il s’agissait. Tutus avait eu à faire la connaissance d’un homme public important, personnage autoritaire et doté d’une volonté forte, mais affligé d’un mal aux étranges complications : ce mal avait commencé par une banale hémiplégie qui s’était ensuite étendue à tout le corps et avait atrophié la presque totalité du système musculaire gouverné par la volonté. La maladie avait progressivement « démuselé » cet homme ; le moindre mouvement de la main, le plus petit pas, l’articulation d’un mot lui coûtaient des efforts chaque jour grandissants ; à mesure que sa volonté se durcissait, se renforçait sans cesse dans la lutte pour sa survie, son champ d’action, lui, chaque jour se rétrécissait, son corps se démuselait et s’affaiblissait, jusqu’à ce que l’esprit de cet homme se fût retrouvé ligoté, prisonnier au fond d’un sac de peau et de graisse, flasque et quasiment inerte. En désespoir de cause, le malheureux fit appel à Tutus, lequel se mit en devoir de réveiller l’activité. Tous les jours, le clavier de l’innervateur, contractant et relâchant les muscles du malade, obligeait son corps à se déplacer du mur à la porte et vice-versa, à remuer les bras et à articuler les mots que lui, le clavier, lui transmettait. Mais l’activité impulsée au patient était extrêmement limitée : traînant derrière lui des torsades de fils, le corps du notable se mouvait comme au bout d’une corde, par à-coups mécaniques, obéissant aux touches du clavier. Cependant, le patient était encore capable de tracer lentement et péniblement, sans l’aide de la machine, des pattes de mouche dressant le programme des séances. Un beau jour, après trois semaines de tentatives pour revenir dans la vie, le sac de peau et de graisse, hermétiquement ficelé, fit mouvoir sur le papier ses doigts amollis entre lesquels était glissée une mine de plomb, pour griffonner quelque chose comme « suicidez ». Après réflexion, Tutus décida de faire du programme du jour une manière d’experimentum crucis ; même dans le cas de ce sujet presque totalement dépourvu de muscles, le travail de l’innervateur mécanique était entravé par les pattes de mouche incontrôlables de la volonté consciente qui s’emmêlaient dans la partition rigoureuse de la machine. Il était difficile de prévoir toutes les possibilités de résistance de la conscience, et dans l’expérience du suicide, il convenait d’attendre le point critique du conflit entre les volontés de la machine et celles de l’homme. L’expérimentateur opéra de la façon suivante : ayant vidé de sa poudre une cartouche de revolver, il renfonça la balle dans la douille, il entra dans le champ de vision de son sujet, lui montra la cartouche et l’enfonça, sous ses yeux, dans l’alvéole du barillet d’acier, puis il arma le chien et plaça l’instrument de la mort entre les doigts gourds et sans vie. Ensuite, la machine entra en action : les doigts du suicidaire tressaillirent et saisirent la crosse du revolver ; l’index eut un faux réflexe. Tutus s’approcha et replaça le doigt récalcitrant sur la courbure de la détente. Une autre touche fut enfoncée, la main plia dans un soubresaut et, par un mouvement complémentaire, porta le canon de l’arme à la tempe. Une nouvelle fois, Tutus s’approcha du sujet pour l’examiner attentivement : les muscles faciaux, en position correcte, ne manifestaient pas de résistance ; certes, les cils avaient tressailli et les pupilles s’étaient élargies en grosses taches noires… « Très bien », marmonna Tutus et il fit demi-tour pour enfoncer la dernière touche, mais, bizarrement, elle résista. L’expérimentateur accentua alors la pression et un déclic sec se fit entendre près de la tempe du sujet. Tutus vérifia d’abord la machine, enfonçant et relevant la touche qui, maintenant, jouait librement. Puis, il actionna un interrupteur et soudain le sac humain, se manifestant avec une incompréhensible violence, glissa à bas du fauteuil, battit des bras et des jambes comme un oiseau touché en plein vol et s’aplatit au sol. Tutus se précipita : le sujet était mort.
Les brouillons de l’Anonyme ramenant, comme je l’ai déjà dit, notre ingénieur aux expérimentations, l’incitèrent tout d’abord à abandonner le système désuet de fils, de pinces et de colliers auxquels son esprit modélisateur, craignant toujours les ruptures de matière, avait été longtemps attaché, désireux qu’il était de fixer les liaisons directes entre émetteurs et récepteurs du comportement. C’est en parcourant les feuillets décolorés de l’obscur rêveur que Tutus ressentit pour la première fois le souffle de ce « vent éthérique » dont rêvait son enthousiaste prédécesseur. Je suis trop ignorant en matière d’énergie pour suivre Tutus dans les détails techniques de ses nouveaux idéomoteurs sans fil. Mais l’inventeur lui-même, semble-t-il, s’égara bien vite dans le domaine, qu’il connaissait pourtant bien, des technologies énergétiques.
Car, de fait, l’innervation physiologique résistait avec encore plus de fermeté aux impulsions qui ne passaient plus par les fils mais étaient diffusées dans l’éther. Au bord du désespoir et après avoir refait une multitude d’expériences, Tutus comprit enfin que pour connecter totalement les actes, autrement dit le comportement, à un idéomoteur, il était nécessaire de protéger les réseaux musculaires des influx provenant du système nerveux des sujets de l’expérience, de les dissocier, en quelque sorte. C’est à cette époque que lui parvint la nouvelle des expériences des Netetti, les bactériologistes italiens. Netetti l’Ancien, bien avant les travaux de Tutus, avait découvert ce qu’on appela les parasites de l’encéphale. Auparavant la science avait déjà partiellement établi l’existence des myélophages, ces éléments qui se nourrissent de la substance molle des nerfs et favorisent le développement des névrites. Il est permis de penser que Netetti, qui avait à sa disposition tout l’arsenal de la microscopie et, plus particulièrement, les méthodes d’hémotaxie, a pour la première fois constaté l’existence d’une faune extrêmement complexe du cerveau échappant le plus souvent aux ultra-microscopes les plus puissants. Plus encore, imitant en cela la patience et la persévérance des jardiniers, ainsi qu’il aimait à le dire, Netetti avait créé artificiellement des espèces et sous-espèces de bactéries cérébrales qu’il conservait sous forme de banales solutions gélatineuses dans les éprouvettes scellées de sa collection. Il ne pouvait agir avec son élevage bactérien comme naguère Mendel avec son pollen, tout d’abord parce que les bactéries étaient infiniment plus petites que les grains de pollen et en second lieu, parce que tout croisement eût été, en l’occurrence, inopérant, les micro-organismes étant asexués. Il disposait, en revanche, d’un avantage : les bactéries, par exemple, qui avaient colonisé les éléments de Ranvier, segments les plus ténus des neurofibrilles, produisaient en vingt-quatre heures à peu près autant de générations que l’humanité depuis Jésus-Christ. De la sorte, l’expérimentateur, disposant d’un temps plus compact, comme disait Netetti, pouvait modifier progressivement les paramètres thermiques et chimiques, et obtenir, dans le monde des bactéries, des résultats qui, avec des animaux domestiques, lui eussent pris des millénaires. Bref, il avait réussi à créer une espèce particulière de micro-organismes parasites du cerveau, qu’il avait baptisés vibrophages. Ces derniers, injectés sous les méninges, se mettaient aussitôt à proliférer et à attaquer, comme des chenilles sur les branches des arbres fruitiers, les ramifications nerveuses en se concentrant sur les points de sortie du cortex. Les vibrophages n’étaient à proprement parler ni des parasites ni des saprophytes : ces minuscules prédateurs, en s’insinuant à l’intérieur de la neurilemme, dévoraient non pas la matière mais l’énergie, c’est-à-dire qu’ils se nourrissaient des vibrations, des décharges énergétiques des cellules nerveuses. En bloquant toutes les issues, en obturant toutes les fenêtres du cerveau sur le monde extérieur, les bactéries interceptaient en quelque sorte les signaux et les décharges émis par le cerveau et transformaient les vibrations des ondes nerveuses en mouvements de leurs corps microscopiques. Cette découverte avait permis à Netetti l’Ancien d’entreprendre enfin l’expérience à laquelle il s’était préparé toute sa vie. Il faut que vous sachiez que cet homme, doté d’un cou de taureau et d’une voix d’eunuque, avait depuis toujours caressé l’idée d’une justification expérimentale de la légende philosophique, pourtant enterrée et oubliée depuis belle lurette, des « idées innées ». « Il suffit, pensait-il, de lancer sur un cerveau nouveau-né l’armée de mes vibrophages, devançant les premières sensations, pour que, sans léser la substance matérielle du cerveau et de ses ramifications, elles bloquent le monde extérieur pénétrant dans le cerveau par les terminaisons nerveuses. Il faut pour cela immuniser autant que possible les nerfs moteurs, surtout l’appareil articulatoire, et c’est alors que l’âme vous confiera ses ideae innatae. »