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Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]

Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:

Il est là, au-dessus d’eux depuis un an, ombre menaçante, sourde et muette. Tous attendent un signe, un message de ses occupants. Vont-ils envahir la Terre, sont-ils bienveillants ou hostiles ? Nul ne le sait. Le vaisseau ne part pas, et les Voyageurs se taisent…
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
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— Ils sont les artisans de leurs tumeurs. Ils sont fainéants, ou obèses, ou bien ils fument, ou encore ils s’imbibent d’alcool ou se bronzent au soleil sans protection. Et ensuite, ils m’amènent leur corps maltraité. « Guérissez-moi, docteur, s’il vous plaît. » Écœurant…

— Et s’ils jouaient seulement de malchance ? avait hasardé Matt. Certains, tout du moins.

— Plus longtemps vous resterez dans mon service, docteur Wheeler, plus vite vous perdrez ce genre d’illusions.

Possible, songea Matt. Le mépris était sans doute malvenu, mais il répondait à un besoin. Il maintenait la mort à distance. Ouvrez la porte à la compassion, même un tout petit peu, et vous prenez le risque que le chagrin s’engouffre avec.

Cette attitude, toutefois, n’était pas celle que préconisait Matt, qui, après le départ de Scott, s’était résolument tourné vers la médecine familiale. Ses journées étaient jalonnées d’oreillons, de rougeoles, de points de suture et d’infections anéanties à coups d’antibiotiques. Autrement dit, il guérissait. De petits actes de bonté. Il jouait un rôle mineur dans les drames mineurs de la vie ; le rôle du gentil, et non l’ange de la mort, gardien de la porte de l’oubli.

Rarement, en tout cas.

Mais Cindy Rhee s’éteignait doucement, et il n’était pas en son pouvoir de l’en empêcher.

Il avait prévenu les Rhee qu’il passerait voir leur fille vendredi matin.

David Rhee travaillait à l’usine, au sud de la ville, où il conduisait un chariot de levage. Ses parents, des immigrants coréens, vivaient à Portland. David avait épousé une jolie fille de Buchanan, Ellen Drew qui, douze ans plus tôt, lui avait donné une fille, Cindy.

Cindy était une fillette délicate et fine, avec le teint légèrement coloré de son père et de grands yeux bruns, mystérieux. Elle souffrait d’un neuroblastome, un cancer du système nerveux.

Un matin d’automne, elle tomba en se rendant à l’école. Elle se releva, ôta les feuilles mortes de son manteau, et reprit son chemin. La semaine suivante, elle tomba de nouveau. Et la semaine d’après. Puis ce fut deux fois en une semaine. Et deux fois en un jour. Finalement, sa mère l’amena voir Matt.

Il découvrit de grosses anomalies dans ses réflexes et un œdème papillaire prononcé. Après avoir expliqué à Mme Rhee qu’il n’était pas en mesure d’établir un diagnostic, Matt l’adressa à un neurologue de l’hôpital. Mais il redoutait le pire. Une tumeur du cerveau, bénigne et opérable, était ce que la fillette pouvait espérer de mieux. Il existait malheureusement d’autres possibilités, encore moins plaisantes.

Il l’accompagna quand elle fut admise à l’hôpital pour y subir des tests. Cindy était d’une patience infinie, presque surnaturelle, face à cette injustice révoltante. Matt en vint même à se demander d’où venaient ces gens, ces âmes belles et nobles qui enduraient les cruautés de la vie sans se plaindre et provoquaient les larmes des infirmières pourtant aguerries.

Il était auprès du couple quand le neurologue leur expliqua que leur fille souffrait d’un neuroblastome. David et Ellen Rhee écoutèrent avec une concentration extrême le spécialiste leur décrire les inconvénients et les avantages, les plus et les moins, de la chimiothérapie. David fut le premier à parler :

— Mais est-ce que ça la guérira ?

— La thérapie pourra peut-être prolonger sa vie. Il y aura peut-être une rémission de la maladie. Mais on ne peut malheureusement pas parler de guérison. Nous devrons la surveiller de très près même dans le meilleur des cas.

David Rhee hocha la tête – un geste d’acquiescement mais surtout de résignation désespérée. Sa fille ne guérirait peut-être pas. Sa fille allait peut-être mourir.

J’aurais dû être plombier, songea Matt. Électricien, comptable. N’importe quoi, mon Dieu, pour ne pas être dans cette pièce à cet instant. Il ne put se résoudre à rencontrer le regard d’Ellen quand elle sortit avec son mari. Il craignait qu’elle ne lise dans ses yeux l’expression de sa méprisable impuissance.

Cindy répondit favorablement à la chimiothérapie. Elle perdit ses cheveux mais recouvra son sens de l’équilibre ; elle quitta l’hôpital maigrichonne mais optimiste.

Elle y revint six mois plus tard. Sa tumeur, inopérable, s’était disséminée. Son élocution devenait pâteuse et son champ de vision se rétrécissait. Matt interrogea les spécialistes de l’hôpital. Ne pouvait-on vraiment envisager une opération ? Mais la malignité avait trop profondément investi le cerveau. Les radiographies étaient éloquentes, impitoyables. L’opération, si tant est que quelqu’un eût été assez fou pour la tenter, aurait privé la fillette de sa voix, de sa vue, et probablement de son âme.

Elle était à présent rentrée chez elle pour y mourir. Les Rhee l’avaient compris. D’une certaine façon, la maladie se montrait clémente. L’organisme de Cindy était encore suffisamment fonctionnel pour lui permettre de quitter l’hôpital ; avec un peu de chance, elle ne finirait pas dans quelque salle blanche aseptisée d’un de ces mouroirs occidentaux. Cindy était désormais aveugle et ne pouvait articuler que quelques mots rudimentaires, mais Ellen Rhee continuait à s’occuper d’elle avec un héroïsme inébranlable qui constituait, aux yeux de Matt, une remarquable leçon d’humilité.

Il avait promis de passer ce matin, mais n’envisageait pas cette tâche de gaieté de cœur. Il était difficile de ne pas aimer Cindy, difficile de ne pas haïr la maladie qui la torturait et l’entraînait vers la mort. Matt avait parfois recours à cet état d’esprit qu’il nommait « machine-à-soigner » et qui lui permettait de museler momentanément ses émotions. Mais cette position n’était pas aisée à observer, même au mieux de sa forme ; or, ce matin, il se sentait fiévreux et désorienté. Il avala un décongestionnant et, l’humeur sombre, se rendit chez les Rhee.

Et puis il y avait aussi ce que Jim Bix lui avait raconté. Cette histoire lui pesait comme une pierre, un fardeau trop lourd qu’il ne pouvait ni ignorer ni supporter. La sincérité de Jim n’excluait pas le fait qu’il pouvait être dans l’erreur. Ou fou. À moins que ce ne soit réellement le commencement de la fin… auquel cas, si révoltante que puisse être l’idée, peut-être le sort de Cindy Rhee était-il enviable.

Il se gara devant la modeste maison des Rhee. Ellen lui ouvrit. Elle portait une blouse jaune et les cheveux noués sur la nuque. Un vieil aspirateur trônait au centre de la moquette. Par expérience, Matt avait remarqué que, dans les foyers des mourants, le ménage était accompli religieusement, ou pas du tout. Ellen Rhee avait pris le parti du ménage frénétique. Au cours des derniers mois, il l’avait rarement vue sans sa blouse.

Mais elle souriait. Curieux, songea Matt. Et la radio allumée diffusait une musique enjouée, populaire.

— Entrez, docteur, dit-elle.

La maison n’était pas aussi sombre que d’habitude ; Ellen avait remonté les stores et ouvert les doubles rideaux. Une brise d’été matinale balayait les odeurs d’antiseptiques et laissait entrer celles, plus subtiles, des roses du jardin.

— Je suis désolée, dit-elle. La maison est plutôt en désordre. Je suis en plein ménage. J’avais plus ou moins oublié que vous deviez passer.

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