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Un lieu incertain

Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:

Le commissaire Adamsberg pensait que ces trois jours à Londres se résumeraient à ce colloque de flics auquel on l'avait convié. Il se trompait. Dix-huit chaussures sont retrouvées soigneusement alignées en face des portes du cimetière de Highgate. À l’intérieur, dix-huit pieds coupés. Une question demeure : à qui appartiennent-ils ? De retour en France, un terrible massacre ébranle la banlieue parisienne et fait travailler les méninges d’Adamsberg. Il ne se doutait pas que ces deux affaires l’emmèneraient si loin…
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— Au pavillon, dit Adamsberg.

— À l’appentis, rectifia Retancourt. Les lieux sont encore sous scellés.

— En garde à vue, dit Mordent.

Adamsberg se décolla du mur et fit quelques pas dans l’allée, les mains enfoncées dans ses poches. Il faisait crisser les cailloux sous ses semelles, il aimait ce bruit.

— Ce n’est pas de votre ressort, commandant, dit-il en détachant ses mots. Je n’ai pas encore appelé le divisionnaire qui n’a pas encore saisi le juge. Trop tôt, Mordent.

— Trop tard, commissaire. Le divisionnaire m’a téléphoné et le juge a ordonné la garde à vue d’Émile Feuillant.

— Oui ? dit Adamsberg en se retournant, bras croisés. Le divisionnaire appelle et vous ne me le passez pas ?

— Il ne souhaitait pas vous parler. J’ai dû obéir.

— Ce n’est pas la procédure.

— Vous vous foutez des procédures.

— Pas maintenant. Et la procédure dit aussi que cette garde à vue est prématurée et non motivée. Il y a tout autant de raisons de serrer le fils Vaudel, ou un membre de la famille du peintre. Retancourt, à quoi ressemble cette famille ?

— À un bloc soudé, dévasté, obnubilé par la revanche. La mère s’est tuée sept mois après son fils. Le père est mécanicien, les deux autres fils sont sur les routes. Un dans les camions, un dans la Légion.

— Qu’en dites-vous, Mordent ? Cela vaut tout de même le détour, non ? Et Pierre fils déshérité ? Vous ne croyez pas qu’il était au courant du testament lui aussi ? Quoi de mieux que faire accuser Émile et reprendre l’héritage en entier ? Vous en avez prévenu le divisionnaire ?

— Je n’avais pas l’information. Et l’avis du juge est formel. Le casier d’Émile Feuillant est lourd comme un âne mort.

— Depuis quand lance-t-on une garde à vue sur un simple avis ? Sans attendre les analyses du labo ? Sans aucun élément matériel ?

— On a deux éléments matériels.

— Parfait, j’accepte d’être informé. Retancourt, vous les connaissez ?

Retancourt racla le sol avec son pied, éparpillant des graviers comme une bête mécontente. Le lieutenant présentait une carence dans ses qualités hors normes, elle n’était pas douée pour les relations sociales. Une situation ambiguë, délicate, exigeant des réactions subtiles ou des artifices, la laissait incompétente et désarmée.

— Qu’est-ce que c’est que ce foutoir, Mordent ? demanda-t-elle d’une voix rauque. Depuis quand la justice est-elle si pressée ? Et par qui ?

— Je n’en sais rien. J’obéis, c’est tout.

— Vous obéissez beaucoup trop, dit Adamsberg. Ces deux éléments ?

Mordent releva la tête. Émile se faisait oublier, essayant de mettre le feu à une petite brindille.

— On a contacté la maison de retraite où vit la mère d’Émile Feuillant.

— C’est pas une maison de retraite où on vit, gronda Émile. C’est un asile où on claque.

Émile soufflait à présent sur la petite braise qu’il avait allumée au bout de la brindille. Bois trop vert, nota Adamsberg, ça ne prendra pas.

— La directrice le confirme : cela fait au moins quatre mois qu’Émile a prévenu sa mère que, bientôt, ils iraient vivre ailleurs tous les deux, et comme des coqs en pâte. Tout le monde est au courant.

— Forcément, dit Émile. Je vous ai dit que Vaudel m’avait prédit que je serais riche. Je l’ai raconté à ma mère, c’est normal, non ? Faut que je répète ou quoi ? Faut s’user les nerfs ?

— Ça se tient, dit tranquillement Adamsberg. Le deuxième élément, Mordent ?

Cette fois, Mordent sourit. Il est sur du solide, pensa Adamsberg, il attaque le poisson au ventre. À mieux le regarder, Mordent avait mauvaise figure. Creusée, du violet sous les yeux jusqu’au milieu des joues.

— Il y a du crottin de cheval dans sa camionnette.

— Et quoi ? dit Émile, cessant de souffler sur sa brindille.

— On a quatre boulettes de crottin sur la scène du crime. Le tueur trimballait ça sous ses bottes.

— J’ai pas de bottes. Je vois pas le rapport.

— Le juge le voit.

Émile s’était mis debout, avait jeté la brindille, rempoché son tabac et ses allumettes. Il se mordait la lèvre, l’expression soudain harassée. Découragé, piteux, immobile comme un vieux crocodile. Trop immobile. Est-ce à ce moment qu’Adamsberg comprit ? Il n’eut jamais la réponse exacte. Ce qu’il sut sans aucun doute, c’est qu’il s’était reculé, s’éloignant d’Émile, dégageant de l’espace comme pour lui laisser du champ libre. Et Émile se détendit avec, précisément, la rapidité irréelle d’un crocodile, telle qu’on n’a pas même le temps de voir le mouvement d’attaque. Avant qu’on ait pu compter un, le reptile a saisi le gnou à la cuisse. Avant qu’on ait pu compter un, Mordent et Retancourt étaient au sol, et impossible de savoir où Émile avait frappé. Adamsberg le vit filer dans l’allée, sauter un mur, il l’aperçut encore traverser un jardin, le tout à une vitesse prodigieuse que seule Retancourt pouvait égaler. Mais le lieutenant avait du retard, elle se relevait en se tenant le ventre, puis se ruait derrière l’homme, lançant toute sa masse pour accroître l’allure, élevant sans problème ses cent dix kilos pour sauter le muret.

— Renforts immédiats, appela Adamsberg dans sa radio. Suspect enfui ouest-sud-ouest. Boucler le périmètre.

Plus tard — mais il n’eut jamais la réponse exacte — il se demanda s’il avait mis de la conviction dans sa voix.

À ses pieds, Mordent se tenait l’entrejambe, émettant une plainte haletante, laissant les larmes jaillir. Par automatisme, Adamsberg se pencha sur lui, lui secoua vaguement l’épaule en signe de compréhension.

— Opération calamiteuse, Mordent. Je ne sais pas au juste ce que vous essayez de faire mais la prochaine fois, faites-le mieux.

X

Soutenu par le commissaire, Mordent boitillait pour rejoindre le reste de l’équipe. Le lieutenant Froissy avait relayé Lamarre et s’était aussitôt occupée de l’approvisionnement et de l’installation du déjeuner sur la table du jardin. On pouvait compter sur Froissy, elle ravitaillait comme en temps de guerre. Maigre, affamée, l’obsession de Froissy pour la nourriture l’avait conduite à installer des planques farcies d’aliments au sein de la Brigade. On les soupçonnait plus nombreuses que les planques à vin blanc du commandant Danglard. Certains affirmaient qu’on retrouverait encore de quoi manger dans deux siècles au sein des caches enfouies dans les secrets du bâtiment, tandis que les bouteilles de Danglard seraient vides depuis longtemps.

Le lieutenant Noël avait son idée sur Froissy. Noël était le membre le plus brutal de l’équipe, vulgaire avec les femmes, primitif avec les hommes, méprisant avec les prévenus. Il créait plus d’ennuis que de bien, mais Danglard estimait sa présence nécessaire, affirmant que Noël catalysait ce que tout flic a de pire au fond de lui et que, de sorte, il permettait aux autres d’être meilleurs. Noël endossait son rôle avec complaisance. Mais étrangement, il était informé mieux que tout autre des secrets intimes de ses collègues. Soit que sa façon rudimentaire d’aborder les autres brisât les digues, soit qu’on n’éprouvât pas de honte à lui laisser jeter un œil sur ses eaux douteuses, dès lors que Noël en était un spécialiste assumé. Noël affirmait donc que l’insécurité alimentaire du lieutenant Froissy était fiée au fait que, tout bébé, sa mère, tombée sans connaissance, l’avait laissée quatre jours sans l’allaiter. Que Froissy, résumait-il en ricanant, cherchait la tétée et la donnait simultanément, sans en tirer un seul kilo pour elle-même.

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