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Un lieu incertain

Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:

Le commissaire Adamsberg pensait que ces trois jours à Londres se résumeraient à ce colloque de flics auquel on l'avait convié. Il se trompait. Dix-huit chaussures sont retrouvées soigneusement alignées en face des portes du cimetière de Highgate. À l’intérieur, dix-huit pieds coupés. Une question demeure : à qui appartiennent-ils ? De retour en France, un terrible massacre ébranle la banlieue parisienne et fait travailler les méninges d’Adamsberg. Il ne se doutait pas que ces deux affaires l’emmèneraient si loin…
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Mordent venait vers eux, avec sa démarche saccadée, son long cou lancé en avant, son crâne couvert de duvet gris, ses mouvements d’yeux rapides, tout un ensemble qui évoquait avec précision un échassier fourbu cherchant un poisson ci et là. Il s’approcha d’Émile, observa Adamsberg sans indulgence.

— Il dort, dit Émile à voix basse. C’est normal, on doit comprendre.

— Il vous parlait ?

— Et après ? C’est son travail, non ?

— Sûrement. Mais on va quand même le réveiller.

— Misère du monde, dit Émile d’un ton dégoûté. Un gars ne peut pas dormir cinq minutes sans se faire étriller.

— Ça m’étonnerait que je l’étrille, c’est mon commissaire.

Adamsberg ouvrit les yeux sous la main de Mordent, Émile se leva pour prendre ses distances. Il était assez choqué d’apprendre que cet homme était commissaire, comme si l’ordre des choses avait fait un écart, comme si les errants devenaient rois sans prévenir. C’est une chose de discuter de son engeance et de Cupidon avec un sans-grade, c’en est une autre avec un commissaire. C’est-à-dire avec un type rompu aux plus sales techniques des interrogatoires. Et celui-là était un as, avait-il entendu. Et à celui-là, il en avait dit pas mal et sans doute beaucoup trop.

— Restez là, dit Mordent en retenant Émile par la manche, cela va vous intéresser aussi. Commissaire, on a la réponse du notaire. Vaudel a établi son testament il y a trois mois.

— Beaucoup de fric ?

— Plus que ça. Trois pavillons à Garches, un autre à Vaucresson, un grand immeuble de rapport à Paris. Plus l’équivalent en placements et assurances.

— Rien de surprenant, dit Adamsberg en se levant à son tour, époussetant son pantalon.

— Hormis la part réservataire pour son fils, Vaudel laisse tout à un étranger. À Émile Feuillant.

IX

Émile se rassit sur la marche, sonné. Adamsberg restait debout, adossé au chambranle, tête penchée et bras serrés sur le ventre, seul signal tangible d’une réflexion en cours, selon ses collègues. Mordent allait et venait en remuant les bras, son regard se déplaçant vivement et sans raison d’un point à un autre. En réalité, Adamsberg n’était pas en train de réfléchir mais de se dire que Mordent avait tout à fait l’allure du héron qui vient de trouver un poisson et le serre dans son bec, encore tout heureux de sa prise rapide. En l’occurrence Émile. Qui rompit le silence, tout en roulant une cigarette avec maladresse.

— Ce n’est pas normal de déshériter son gosse.

Il y avait trop de papier au bout de sa cigarette, elle s’alluma en une torche qui vint grésiller dans ses cheveux gris.

— Qu’il en veuille ou pas, c’est son gosse tout de même, continua Émile en frottant sa mèche, qui exhalait une odeur de cochon brûlé. Et moi, il m’aimait pas tant que ça. Même s’il savait que je serais nostalgique, et que je suis nostalgique. Ça devait revenir à Pierre.

— Vous êtes un type charitable, hein ? dit Mordent.

— Non, je dis juste que c’est pas normal. Mais je vais prendre ma part, on va respecter les volontés du vieux.

— C’est pratique, le respect.

— Il y a pas que le respect. Il y a la loi.

— La loi aussi, c’est pratique.

— Des fois. J’aurai le pavillon ?

— Celui-là ou les autres, intervint Adamsberg. Sur la moitié de l’héritage qui vous revient, vous allez payer gros. Mais il vous restera au moins deux maisons et un bon paquet de fric.

— Je vais reprendre ma mère et je vais racheter le chien.

— Vous vous organisez vite, dit Mordent. À croire que tout était prêt.

— Et alors ? Ce n’est pas normal de vouloir reprendre sa mère ?

— Je dis que vous n’avez pas l’air plus surpris que ça. Je dis que vous faites déjà vos plans. Vous pourriez au moins prendre le temps de digérer la nouvelle. Ça se fait.

— Ce qui se fait, je m’en fous. C’est digéré. Je vois pas pourquoi j’y passerais des heures.

— Je dis que vous saviez que Vaudel vous léguait son bien. Je dis que vous connaissiez le testament.

— Même pas. Mais il m’avait promis que je serais riche un jour.

— Ça revient au même, dit Mordent, avec la bouche fendue du gars en train d’attaquer son poisson par les flancs. Il vous avait prévenu que vous seriez héritier.

— Même pas. Il avait lu ça dans les lignes de ma main. Il connaissait les secrets des lignes et il me les a appris. Là, dit-il en montrant sa paume et en posant son doigt à la base de l’annulaire droit. C’est à cet endroit qu’il a vu que je serais riche. Ça ne voulait pas dire qu’il s’agissait de ses sous, hein ? Je joue au loto, je pensais que ça arriverait de là.

Émile tomba soudain dans le silence, regardant sa paume. Adamsberg, qui observait le jeu cruel du héron et du poisson, vit passer sur le visage du jardinier la trace d’une ancienne peur, qui n’avait rien à voir avec l’agressivité de Mordent. Les coups de bec du commandant ne semblaient ni l’inquiéter ni l’énerver. Non, c’était cette histoire de lignes de la main.

— Il lisait autre chose dans vos mains ? demanda Adamsberg.

— Oh, pas grand-chose, sauf cette histoire de richesse. Il trouvait que mes mains étaient ordinaires et il disait que c’était de la chance. Ça ne me vexait pas. Mais quand j’ai voulu voir les siennes, ça a été une autre affaire. Il a fermé les poings. Il a dit qu’il n’y avait rien à voir, il a dit qu’il n’avait pas de lignes. Pas de lignes ! Il avait l’air si mauvais que mieux valait pas insister, et on n’a pas fait de morpion ce soir-là. Pas de lignes ! Ce n’est pas normal, ça. Si je pouvais voir le corps, je verrais bien si c’était vrai.

— On ne peut pas voir le corps. De toute façon, les mains sont foutues.

Émile haussa les épaules avec regret, regardant le lieutenant Retancourt avancer vers eux à grandes enjambées inélégantes.

— Elle a l’air gentille, elle, dit-il.

— Ne vous y fiez pas, dit Adamsberg. C’est l’animal le plus dangereux de la bande. Elle est sur le terrain depuis hier matin, sans pause.

— Comment elle fait ?

— Elle sait dormir debout sans tomber.

— C’est pas normal.

— Non, confirma Adamsberg.

Retancourt stoppa devant eux et adressa un signe affirmatif aux deux hommes.

— C’est d’accord, dit-elle.

— Parfait, dit Mordent. On avance, commissaire ? Ou on poursuit la chiromancie ?

— Je ne sais pas ce qu’est la chiromancie, répliqua Adamsberg d’un ton net.

Qu’est-ce qu’il avait, Mordent ? Ce bon vieil oiseau déplumé, aimable et compétent ? Irréprochable au travail, incollable en contes et légendes, disert et conciliateur ? Adamsberg savait que, entre ses deux commandants, le choix d’emmener Danglard au colloque de Londres avait irrité Mordent. Mais il ferait partie du prochain groupe vers Amsterdam. C’était équitable et Mordent n’était pas un gars à s’irriter longtemps ni à priver Danglard d’une immersion britannique.

— C’est la science des lignes de la main. Autrement dit une perte de temps. Et du temps, on en gâche trop ici. Émile Feuillant, vous vous demandiez où dormir ce soir, cela paraît une question réglée.

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