Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
« Le combustible du mécontentement, qui s’était accumulé en abondance pendant dix ans », écrit Klioutchevski à propos du refus de supporter plus longtemps le « règne des étrangers » entourant les deux Anna, explose en coup de force qui place sur le trône une « vraie Russe », la fille de Pierre le Grand. Son principal conseiller est d’abord (jusqu’en 1748) Lestocq qui reçoit en récompense le titre de comte. L’ambassadeur français, marquis de La Chétardie, commence également à jouer un rôle important.
Mais le grand favori de l’impératrice est Alexis Razoumovski, le « chanteur petit-russien », comme l’appelle dédaigneusement Karamzine, qui, en 1742, devient son époux. Les noces secrètes, avec l’impératrice, de ce bel homme doté d’une voix merveilleuse, lui rapportent un titre de comte, un grade de feld-maréchal et de fabuleuses richesses. Le comte Razoumovski ne se mêle pas des affaires de l’État, mais son influence est immense sur l’administration de celles de l’Église. À dix-neuf ans, son frère, Cyrille Razoumovski, est nommé président de l’Académie ; il deviendra ensuite hetman de Petite-Russie.
En 1747, Ivan Chouvalov, issu d’une grande famille – à la différence du roturier Alexis Razoumovski – entre à son tour « dans les bonnes grâces » de l’impératrice dont il est bientôt le favori. La faveur d’Élisabeth rejaillit sur toute la lignée Chouvalov, qui influence activement la politique de l’État. Piotr Chouvalov s’adjuge progressivement les affaires intérieures, son frère Alexandre dirige la Chancellerie Secrète. Alexandre Chouvalov qui, selon un biographe d’Élisabeth, « laissa un souvenir des plus haïssables », dépasse largement en cruauté son terrible prédécesseur, le général Ouchakov, et se prépare un successeur plus honni encore, Stepan Chechkovski.
L’un des premiers actes d’Élisabeth consiste à « remettre de l’ordre dans le gouvernement de l’État », chaotique, estime-t-elle, depuis la mort de Pierre. La fille de Pierre le Grand supprime le Haut-Conseil Secret, « invention » née des « manigances de certaines personnes » et « l’artificiel Cabinet des Ministres ». Elle redonne tout le pouvoir au Sénat qui, jamais auparavant ni par la suite, ne jouira d’une telle puissance. Le pouvoir législatif lui est également confié. Sur l’ordre d’Élisabeth, le Sénat revoit tous les oukazes adoptés depuis 1725 et abolit ceux qu’il juge contraires aux intérêts de l’État. Le Sénat est aussi l’instance judiciaire suprême : aucune condamnation à mort pour crime politique (une offense faite, par exemple, à la famille Razoumovski) ne peut être prononcée sans son approbation.
Avec la suppression du Cabinet des Ministres disparaît l’instance qui faisait le lien entre le Sénat et l’impératrice. La liaison entre eux est désormais directe, sans intermédiaire. Pareil système de pouvoir n’est possible qu’en théorie. Dans la pratique, Élisabeth est toujours entourée de familiers qui ont accès à elle quand ils le souhaitent et, en conséquence, influent sur la politique. Au fur et à mesure que l’impératrice se désintéresse des affaires de l’État (durant les premières années de son règne, elle se rend régulièrement au Sénat), s’accroît le pouvoir de ses proches.
L’historien polonais Ladislas Konopczinski est l’auteur d’un livre intitulé : Quand les femmes nous gouvernaient. Si le trône polonais fut toujours occupé par des hommes, leurs épouses et/ou leurs maîtresses ont constamment exercé une influence sérieuse, parfois décisive, sur la conduite de l’État. Dans la Russie du XVIIIe siècle, cinq femmes se succèdent à la tête de l’État : leurs favoris ont sur elles et sur le gouvernement un impact considérable. De façon concise mais expressive, Frédéric II dépeint la situation : « En Pologne, la raison est tombée sous la dépendance des femmes, elles intriguent et tranchent de tout, tandis que leurs époux s’ivrognent. » L’observation traduit sans doute l’inimitié que le roi de Prusse voue au beau sexe. Car en Russie, y compris à la Cour, on boit au moins autant qu’en Pologne. Le résultat est que la Pologne connaît, à la fin du XVIIIe siècle, son premier partage, tandis que la Russie parvient au premier rang des puissances européennes. Les historiens auront encore à débrouiller l’importance du pouvoir direct, ou indirect, des hommes et des femmes, à élucider le rôle du sexe – en admettant qu’il en ait un – sur la nature du pouvoir d’État.
La légitimité d’Élisabeth Petrovna, fille du grand empereur, ne peut, semble-t-il, être mise en doute. Une ombre, toutefois, voile légèrement le trône d’Élisabeth. À la veille de mourir, Anna Ioannovna, en plein accord avec la loi russe de succession, a désigné Ivan, fils d’Anna Leopoldovna, comme héritier de la couronne. Après la mort d’Anna Ioannovna, Ivan (né le 12 août 1740) est proclamé empereur. Le fils d’Antoine-Ulrich, duc de Brunswick, est, par sa mère, l’arrière-petit-fils d’Ivan, frère de Pierre le Grand, ce qui lui donne droit au trône. Dans son premier et court manifeste, celui de son avènement (25 novembre 1741), Élisabeth ne souffle mot d’Ivan Antonovitch. Le second manifeste – paru trois jours plus tard – affirme péremptoirement le droit d’Élisabeth au trône qui, dit le texte, devait lui revenir après le décès de Pierre II. Le manifeste passe sous silence la décision – parfaitement légale – de Catherine Ire, de laisser le trône, après sa mort, au fils d’Anna Petrovna.
La fragilité de la loi de succession, qui donne au souverain le droit de nommer son successeur, ouvre la voie aux intrigues, aux complots et aux imposteurs. Élisabeth prend des mesures pour assurer la sécurité de son trône. Anna Leopoldovna et les siens (la famille de Brunswick, comme on les appelle) sont exilés à Kholmogory, près d’Arkhanguelsk, jusqu’au décès de l’ancienne régente, en 1746. Ivan – l’empereur Ivan VI –, alors âgé de seize ans, est transféré à la forteresse de Schlusselburg où il sera désigné sous l’appellation de « prisonnier numéro un », jusqu’à ce qu’il soit tué par un gardien, en 1764, lors d’une tentative insensée de le libérer. L’impératrice ne se contente pas d’emprisonner la famille de Brunswick, elle se choisit un héritier afin, dit un contemporain, « d’apaiser les esprits ». Le choix d’Élisabeth tombe tout naturellement sur le fils de feue sa sœur préférée, Anna Petrovna, et de Charles-Frédéric, duc de Holstein. Les alliances dynastiques contraignent à élire l’héritier de la couronne russe, soit parmi les Brunswick, soit parmi les Holstein.
Appelé à la Cour d’Élisabeth, le jeune Charles-Pierre-Ulrich (il a quatorze ans) se convertit à l’orthodoxie et devient le grand-duc Pierre Fiodorovitch. L’héritier est le petit-fils de Pierre le Grand mais, par son père, il est aussi parent de Charles XII. Le futur empereur Pierre III ne fera d’ailleurs pas mystère de sa préférence inconditionnelle pour son grand ancêtre suédois. Très vite, une fiancée lui est trouvée : la princesse Sophie-Augusta-Frédérique d’Anhalt-Zerbst, recommandée par le roi de Prusse Frédéric II, dans l’armée duquel sert le père de la jeune fille, maître d’une des innombrables et minuscules principautés allemandes. Sa candidature est soutenue par l’influent Lestocq. Dès son arrivée en Russie, la princesse se convertit à l’orthodoxie et reçoit le nom de Catherine. Les noces de l’héritier du trône sont célébrées en 1745 : la branche Holstein de la maison Romanov l’emporte sur la branche Brunswick.