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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Trois circonstances alimentent ce sentiment. Tout d’abord, il existe une tradition de « putschs » : Anna Leopoldovna est la troisième souveraine montée sur le trône avec l’aide de la garde. Ensuite, il y a une héritière, la plus jeune fille de Pierre le Grand, Élisabeth, obstinément tenue à l’écart à chaque changement de souverain. Enfin, les puissances européennes montrent un vif intérêt, recherchant, chacune pour elle-même, le soutien de la Russie. Le XVIIIe siècle connaît des guerres pour les héritages espagnol, polonais, autrichien. La France, l’Autriche, la Prusse, la Suède ne voient pas d’inconvénient à en mener une autre pour l’héritage russe. L’un des objectifs officiels du conflit déclenché par la Suède contre la Russie est un appui – au demeurant non demandé – à « l’héritière légitime », Élisabeth.

Les historiens russes notent unanimement l’accroissement des sentiments anti-allemands dans l’opinion et le transfert du sentiment national sur la fille de Pierre le Grand. Ils consignent fidèlement les tendances manifestes en Russie au temps des trois souveraines, tout en confirmant le caractère irrationnel du sentiment national. Élisabeth Petrovna est née trois ans avant le mariage de Pierre et de Catherine, ce qui avait fourni un prétexte pour l’écarter du trône. Si les origines russes de l’empereur ne font pas le moindre doute, la mère d’Élisabeth, en revanche, née Marthe Skavronska et rebaptisée en Catherine après sa conversion à l’orthodoxie, n’est pas russe. Le père d’Anna Leopoldovna, Charles-Léopold, duc de Mecklembourg-Schwerin, est allemand, mais Anna a pour mère, Catherine Ioannovna, fille du frère de Pierre le Grand. En conséquence, laquelle des deux est la plus russe ? De la mère ou du père, quel est l’élément essentiel pour déterminer l’origine ? On ne saurait donner de réponse définitive à ces questions. Il existe en revanche des sentiments qui, en l’occurrence, font d’Élisabeth Petrovna le symbole de la Russie et l’emblème de la lutte contre les étrangers.

Relatant le coup de force du 25 novembre 1741, qui place sur le trône la fille de Pierre le Grand, V. Klioutchevski écrit : « Ce coup de force s’accompagna de bruyantes déclarations patriotiques, de manifestations frénétiques du sentiment national, humilié par la domination étrangère : on fit irruption dans les maisons occupées par des Allemands, on brutalisa jusqu’au chancelier Ostermann et au feld-maréchal Munich1. » Les patriotes ne peuvent savoir, alors, que le coup de force contre les « Allemands » a été préparé par les « Allemands » eux-mêmes, si l’on englobe sous ce terme l’ensemble des étrangers.

Les contemporains laissent des portraits incroyablement flatteurs d’Élisabeth. L’épouse de l’ambassadeur anglais, qui fréquente assidûment la grande-duchesse, évoque ses magnifiques cheveux châtains, ses yeux bleus si expressifs, ses belles dents, sa bouche charmante. Grande et bien faite, ayant hérité l’énergie de son père, Élisabeth aime s’amuser et passe en festivités toutes les années durant lesquelles elle est tenue loin de la Cour. Son confident le plus proche est un Allemand de Hanovre, Lestocq, médecin venu en Russie au temps de Pierre le Grand et placé par Catherine Ire au service de sa fille Élisabeth.

Chirurgien personnel d’Élisabeth, Lestocq tente de la convaincre de faire valoir ses droits au trône dès la nuit du décès de Pierre II, en demandant l’aide de la garde. Élisabeth refuse. Dix ans plus tard, la situation a changé. L’espoir de voir tomber la suprématie des « Allemands » après la mort d’Anna Ioannovna, ne s’est pas justifié. Le gouvernement d’Anna Leopoldovna paraît vacillant. Et surtout, le « parti français » entre en action, sous la conduite du marquis de La Chétardie, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg. Lors de son séjour à Paris, Pierre le Grand avait proposé de marier Élisabeth à l’héritier du trône français, le futur Louis XV. Le mariage n’avait pas eu lieu, mais Élisabeth en avait gardé une certaine passion pour la France dont elle connaissait la langue, et semblait bien disposée envers les intérêts français.

Le « parti français » comprend, outre La Chétardie, l’ambassadeur de Suède, Nolken, qui nourrit l’espoir, qu’une fois sur le trône, Élisabeth acceptera de rendre les territoires conquis par Pierre. Le coordinateur de l’action des « Français » est le médecin Lestocq, qui s’occupe surtout de répartir les fonds transmis par les ambassadeurs. Tout Pétersbourg est au courant qu’un complot se prépare, seule Anna Leopoldovna refuse d’y ajouter foi. Elle a fixé son couronnement au 25 novembre 1741, jour de sa fête. Dans la nuit du 24 au 25, poussée par Lestocq qui assume l’organisation du coup de force, Élisabeth se présente à la caserne du Preobrajenski. Elle rappelle aux grenadiers de qui elle est la fille et obtient leur complet soutien. Les conjurés arrêtent Munich, Ostermann, Loewenwold et le chancelier Golovkine. Élisabeth dépêche un messager au feld-maréchal Lascy, avec cette question : « De quel parti êtes-vous ? » « De celui qui règne aujourd’hui », répond le vieux chef de guerre qui ne sait pas, au juste, à qui appartient la couronne. Cette sage réponse, modèle de prudence, lui sauve la vie. Munich et Ostermann, qui ont loyalement servi la régente renversée, sont condamnés à de terribles châtiments : Ostermann au supplice de la roue, Munich à l’écartèlement. Leur grâce est annoncée à l’instant de l’exécution. La souveraine a commué leur peine en déportation en Sibérie. Il n’y a pas que des punitions : l’avènement de la nouvelle impératrice s’accompagne d’innombrables retours en grâce pour les victimes des précédents gouvernants : Menchikov, Pierre II et les deux Anna.

Le règne d’Élisabeth commence. Il durera vingt ans. Les historiens apprécient diversement l’action de l’impératrice. En 1811, N. Karamzine écrit sans complaisance : « Un médecin français2 et quelques grenadiers ivres hissèrent la fille de Pierre sur le trône du plus grand Empire du monde, aux cris de : “Mort aux étrangers ! honneur aux habitants de Russie !” » Et de tirer le bilan : « Le règne d’Élisabeth ne fut marqué par aucun coup d’éclat particulier dans le domaine de la pensée étatique3. » Cent ans plus tard, V. Klioutchevski, qui a parfois des jugements mordants, estime : « Le règne d’Élisabeth ne fut pas sans gloire, ni même sans utilité4. » Karamzine, lui, trouve Élisabeth « oisive, en quête de toutes les voluptés ». Klioutchevski voit en elle « une dame russe du XVIIIe siècle, intelligente et bonne, mais désordonnée et originale ». Et il ajoute : « … selon la bonne habitude russe, beaucoup la dénigrèrent de son vivant et, toujours selon la coutume russe, tous la pleurèrent après sa mort5. »

Tous les historiens évoquent la passion que voue la fille de Pierre aux fêtes, aux danses, aux bals masqués. Klioutchevski considère même que « depuis la régence de la princesse Sophie et jusqu’en 1762, jamais la vie ne fut plus légère en Russie, et aucun règne ne laissa un souvenir aussi plaisant6 ».

La « légèreté de la vie », le « plaisant souvenir » évoqués par l’historien concernent exclusivement la Cour, ainsi qu’un cercle très étroit du chliakhetstvo. Dans un long poème plein d’ironie, intitulé Histoire de l’État russe, A. Tolstoï (1817-1875) traduit de la façon la plus concise la grande contradiction du temps : « Élisabeth est une joyeuse tsarine : elle chante et s’amuse, dommage qu’il n’y ait pas d’ordre. » Le refrain « Dommage qu’il n’y ait pas d’ordre » s’applique, il est vrai, à l’histoire de la Russie dans son ensemble, du moins telle que la perçoit le poète. La fracture entre la Cour et cette mince couche de nobles éclairés qui a commencé d’apparaître sous le règne de Pierre le Grand et continue de s’accroître malgré les difficultés, est particulièrement nette sous Élisabeth, précisément en raison de sa gaieté, de sa recherche effrénée des plaisirs.

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