Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Les victoires sont trop importantes. La Russie n’est pas capable de les digérer. En outre, l’Autriche, défaite par les Turcs dans les Balkans, sort brusquement de la guerre et signe une paix séparée avec l’Empire ottoman. Même alliée à l’Autriche, la Russie n’avait pu contraindre la Turquie à accepter les conditions de Nemirov. Seule, elle n’a d’autre solution que d’entamer des pourparlers de paix. Le comte Ostermann confie le soin de parlementer à l’ambassadeur de France à Constantinople, le marquis de Villeneuve. L’entremise du diplomate français, représentant d’un pays ennemi traditionnel de l’Autriche, donc, allié traditionnel du sultan, débouche sur la paix de Belgrade. En septembre 1739, le diplomate français en signe le traité au nom de la Russie. La guerre, qui a coûté près de cent mille morts à l’armée russe, est d’un maigre profit : la Russie garde Azov, mais il lui est interdit de la fortifier ; elle ne peut faire circuler ses navires sur la mer Noire, mais obtient la steppe située entre le Boug et le Dniepr.
Les historiens soulignent la disproportion entre le coût de cette guerre et ses résultats. Toujours fougueux, Vassili Klioutchevski affirme : « La Russie avait maintes fois signé de pénibles traités de paix ; mais un traité aussi risible et honteux que celui de Belgrade, en 1739, jamais elle n’avait été amenée à conclure rien de tel et, il faut l’espérer, jamais elle n’aura plus à le faire18. » Klioutchevski ne peut savoir que, deux siècles plus tard exactement, sera conclu un pacte autrement plus honteux, plus risible et tragique. L’auteur du Précis d’histoire russe désigne les responsables de l’opprobre qui frappe la Russie : « Cette onéreuse fanfaronnade fut tout entière l’œuvre des plus grands talents du gouvernement pétersbourgeois de l’époque, l’œuvre d’Ostermann, orfèvre en matière de diplomatie, l’œuvre de Munich, orfèvre en matière de guerre, de leurs compatriotes et de leurs compagnons d’idées russes19. » Les destinataires de ces ironiques reproches sont évidents : ce sont les étrangers, qui ne se soucient que de leurs intérêts personnels, négligeant ceux de la Russie.
Vassili Klioutchevski et d’autres historiens ont raison de souligner la légèreté d’Ostermann, lorsqu’il confie le soin de conclure la paix avec la Turquie à un diplomate français ; ils ont raison d’insister sur le nombre fantastique de vies humaines qu’aura coûté la guerre et sur les lourdes conséquences économiques de la politique agressive menée par Anna. Mais, au bout du compte, les accusations portées à l’encontre du gouvernement de l’impératrice se résument au fait que la guerre a mal fini, que les conquêtes ont été perdues. L’impératrice est jugée responsable de l’échec de sa politique. Or, ces reproches ne sont pas complètement fondés. Ils sont justes si l’on considère les résultats de cette politique, dans les limites de la décennie qui a vu Anna sur le trône russe, entourée des « canailles de Courlandais ». Mais si l’on élargit le cadre temporel pour glisser un regard vers le passé et l’avenir de l’Empire de Russie, les constantes de la politique russe sautent aux yeux, et les projets et l’action du gouvernement d’Anna y sont pleinement conformes. Tout comme leurs prédécesseurs et leurs successeurs, les diplomates et les chefs militaires du règne d’Anna ne cessent de viser des « frontières absolument sûres ». Munich et Lascy suivent la voie – vers la Crimée, Azov et le Prouth – déjà empruntée par les armées de Vassili Golitsyne et de Pierre le Grand, et qu’emprunteront celles de Potemkine, Roumiantsev, Souvorov.
L’insistance de l’État moscovite, puis de l’Empire de Russie à assurer la « sécurité » des frontières, en les élargissant sans cesse, la constance de la politique russe sont d’autant plus stupéfiantes que la noblesse, ou le chliakhetstvo comme on l’appelle après Pierre, bref, la couche dirigeante qui fournit le commandement de l’armée, ne nourrit aucun intérêt pour la guerre ni pour la chose militaire. Les nobles qui servent dans l’armée n’ont pas de plus grand désir que de rentrer chez eux, dans leurs domaines familiaux. Vockerodt, ambassadeur de Prusse à Pétersbourg, rapporte que lorsqu’on « cite en exemple » à l’aristocratie russe « la noblesse des pays européens qui tient les mérites militaires pour le suprême honneur, elle réplique d’ordinaire : cela prouve simplement qu’il y a sur la terre plus d’imbéciles que d’hommes intelligents. Un homme intelligent ne risquera pas sa santé et sa vie, sauf peut-être, si le besoin l’y pousse et moyennant finances. Mais le seigneur russe ne mourrait pas de faim, si on lui permettait de vivre chez lui et de gérer ses domaines. Même s’il lui faut manier l’araire, il se sent de toute façon mieux que le soldat20. »
Les gens intelligents sont finalement assez nombreux, en Pologne, par exemple, où la noblesse refuse de guerroyer et où elle s’y astreint de moins en moins – si l’on exclut les querelles entre voisins –, au fur et à mesure que s’affaiblit le pouvoir central. Au temps des rois saxons, le rapport numérique entre l’armée de la Rzeczpospolita et celles de ses voisins est le suivant : 1 à 11 pour l’armée prussienne, 1 à 17 pour l’autrichienne, 1 à 28 pour la russe. En d’autres termes, pays sans armée, la Pologne est vouée à périr. La Russie, elle, a un besoin aigu d’une puissante armée, car c’est sur elle que se fonde « l’impérialisme défensif » qui fait l’essence de la politique étatique. Le pouvoir autocratique du souverain est une force qui contraint à aller à la guerre, non seulement les paysans serfs – la tâche n’est point trop ardue –, mais aussi le chliakhetstvo qui préférerait mener une existence paisible dans ses « nids de gentilshommes ».
En 1740, année de la mort d’Anna, Frédéric II monte sur le trône de Prusse. Le modèle prussien s’affirme, dont un contemporain plein d’esprit, Georg Heinrich von Berenhorst, devait dire : « La monarchie prussienne n’est pas un pays doté d’une armée, mais une armée dotée d’un pays pour son cantonnement. » Ce modèle paraîtra séduisant à certains autocrates russes, mais les dimensions, tout autres, du territoire et de sa population ne leur permettront pas de transformer la Russie en Prusse, malgré un violent désir de se rapprocher au maximum de cet idéal.
La Russie a mis d’énormes moyens en œuvre et n’a pas épargné les vies de ses soldats pour élargir son territoire dans toutes les directions. Là où la barrière était constituée par les frontières d’autres États, l’armée fut l’instrument de « l’impérialisme défensif ». Dans les immensités de la steppe, de la taïga et de la toundra, ceux qui fuyaient l’État devinrent l’arme privilégiée de sa politique. Les hommes en quête de liberté, qui cherchaient refuge loin des propriétaires terriens et du pouvoir, colonisaient des territoires où l’État venait à leur suite.
Les dix années du règne d’Anna sont marquées par les campagnes très actives des troupes russes en Crimée, dans le Caucase, en Moldavie. Mais, dans le même temps, un autre front s’ouvre au sud-est. Ivan Kirillov, qui a commencé sa carrière à l’époque de Pierre le Grand et atteint, en 1728, le grade élevé de secrétaire général du Sénat, élabore, pour la Russie, un plan d’accès à l’Asie centrale. S’appuyant sur la Bachkirie qui entre dans la composition de l’empire, Kirillov propose de bâtir une forteresse au confluent de l’Or et du Iaïk (qui deviendra par la suite le fleuve Oural), puis un port sur le Syr-Daria à l’endroit où il se jette dans la mer d’Aral, et de prolonger cette voie protégée vers l’Asie centrale, puis l’Inde. La ville fondée sur l’Or reçoit le nom d’Orenbourg (la consonance allemande ne peut que plaire à Pétersbourg). On entreprend de construire deux forteresses qui permettront de mettre en valeur des terres baptisées, par Kirillov, la « Nouvelle Russie ».