Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Les premières années du règne d’Élisabeth s’épuisent à la recherche de complots. Élisabeth redoute les manigances des partisans des Brunswick, bien que leur nombre soit infime. Les partis opposés apparus parmi les familiers de l’impératrice, intriguent, alimentant encore la peur et le sentiment d’un danger. Désireux d’influer sur la politique étrangère russe, les diplomates étrangers participent activement aux intrigues. Voulant porter un coup au vice-chancelier Alexis Bestoujev-Rioumine, Lestocq invente de toutes pièces une conspiration qui entrera dans l’histoire sous le nom d’« affaire Lopoukhina ».
La victime en est la famille de Natalia Lopoukhina, célèbre pour sa beauté, dont on dit que, dans sa jeunesse, elle éclipsait la future impératrice. Accusés d’avoir formulé l’espoir d’un retour des Brunswick, Natalia Lopoukhina, son mari et son fils sont condamnés à être roués. Élisabeth, toutefois, décide de commuer leur peine ; aussi ont-ils simplement la langue coupée, ils sont fouettés et envoyés en relégation.
Un historien, spécialiste des us et coutumes de la noblesse russe dans la première moitié du XVIIIe siècle, écrit : « La structure sociale de l’État porte tout entière, du haut jusques en bas, la marque du servage. Toutes les classes sociales sont asservies. » En conséquence, les Cours impériales d’Anna et d’Élisabeth, qui s’inspirent des modèles européens et stupéfient les étrangers par leur luxe et leur brillant, ne sont rien d’autre, en réalité, qu’un vaste domaine de serfs7. Les témoignages de contemporains permettent de se faire une idée de la vie de la haute société russe. Le Holsteinois Bergoltz, qui a séjourné à Paris et Berlin, trouve que les dames de la Cour pétersbourgeoise postpétrovienne ne le cèdent en rien, pour les mondanités et la façon de s’habiller, de se farder, de se coiffer, ni aux Françaises ni aux Allemandes.
Sous le règne d’Élisabeth, où la France, la langue et les manières françaises succèdent aux Allemands honnis, la magnificence des costumes, des coiffures, des parures ornant les femmes et les hommes se fait plus éclatante encore. Élisabeth organise régulièrement des bals masqués auxquels les femmes doivent obligatoirement paraître vêtues en hommes, et les hommes en femmes. Pierre le Grand, déjà, ne voulait pas se contenter de la « simple » vodka locale, et exigeait de l’eau-de-vie hollandaise anisée, ou de la vodka « de Gdansk ». On commence à faire venir de l’étranger, du vin « hongrois », puis du bourgogne, enfin du champagne. La gastronomie progresse, elle aussi : le « Cabinet-ministre » d’Élisabeth, Tcherkasski, est le premier à régaler ses invités de raisin ; le comte Piotr Chouvalov les stupéfie, lui, avec des ananas et des bananes. Les Mémoires de Catherine II reflètent, comme un miroir, la Cour d’Élisabeth, vue par les yeux d’une toute jeune princesse allemande qui ne soupçonnait pas le luxe de la vie pétersbourgeoise.
Vassili Klioutchevski qualifie de « misère dorée » le règne d’Élisabeth. L’historien ne songe pas seulement au fait que l’impératrice a constamment besoin d’argent, bien qu’elle emploie à ses besoins personnels une part considérable des revenus de l’État. Il fait aussi allusion à la misère dans laquelle vit l’État, qui ne cesse d’augmenter la pression fiscale, exploitant la principale richesse du pays : la population imposable. Cela, le comte Piotr Chouvalov, responsable de la politique intérieure et auteur de mesures capitales destinées à accroître les revenus du pays, le comprend parfaitement. Il écrit : « La principale force de l’État réside dans le peuple, pris dans l’étau de la capitation. » La noblesse et le clergé ne paient pas la capitation, le pourcentage des citadins qui y sont soumis n’excède pas 3 %, les paysans forment 96 % de la population. À la fin du règne d’Élisabeth, les serfs appartenant à des propriétaires terriens représenteront 46 % de la population rurale. Les autres appartiendront au trésor, autrement dit à l’État.
Les serfs sont la grande source d’impôt direct. La responsabilité du paiement repose sur le seigneur. Soucieux d’augmenter ses revenus, le gouvernement élargit le pouvoir des propriétaires sur les paysans dont la situation ne cesse de se dégrader. Les paysans répondent au renforcement du joug qui pèse sur eux, par une méthode traditionnelle : la fuite. Dans ses considérations sur la culture et le caractère russes, Vladimir Weidlé relève la « notion » russe particulière, « de la liberté, distincte de celle qui a cours en Occident et comprise non comme un droit de construire quelque chose qui vous appartienne et de le défendre, mais comme le droit de partir, sans rien défendre ni construire8 ». Les paysans fuient seuls, ou avec leur famille, par villages entiers. L’hémorragie est telle que le Sénat décide d’entreprendre une « révision » (un recensement de la population), exigeant que les fuyards paraissent chez leur propriétaire légal avant le 1er juin 1744. La « révision » témoigne d’une perte considérable du nombre des personnes taillables ; elle montre aussi que – selon les calculs de Klioutchevski – cent contribuables doivent entretenir quinze personnes qui ne paient pas d’impôts. Soulignant le poids de la pression fiscale sous le règne d’Élisabeth, Klioutchevski indique que cent vingt-sept ans plus tard, autrement dit dans la seconde moitié du XIXe siècle et après la libération des paysans, la situation s’améliorera brusquement. L’historien propose un tableau éloquent.
Pour cent contribuables de sexe masculin, on compte en personnes non imposables des deux sexes :
Noblesse héréditaire
Années 1740
1867
7,5
1,5
Noblesse personnelle et de service
3
1
Clergé
4,5
2,39
La fuite est un moyen ancien, le plus répandu, d’exprimer un mécontentement. Non moins ancienne est la résistance directe aux propriétaires et aux autorités. Des révoltes éclatent en diverses régions, facilement écrasées par les pouvoirs locaux, même si voïevodes et gouverneurs sont parfois contraints d’appeler l’armée à la rescousse. Les paysans en fuite forment des bandes de brigands qui font impunément la loi le long de trois grands fleuves, la Volga, l’Oka, la Kama, pillent et livrent aux flammes les propriétaires terriens et les marchands des régions centrales du pays, sur les grands chemins des environs de Moscou, dans les forêts de Mourom, en Sibérie. Les rapports de police font état de liens entre les soulèvements paysans et les brigands.
Quelques dizaines d’années plus tard, les petits foyers de mécontentement paysan exploseront en véritable guerre. Le mécontentement croît irrésistiblement, au fur et à mesure de l’irrépressible transformation du servage en système d’esclavage complet de la paysannerie.
On note tout d’abord une augmentation constante du nombre de serfs. Vassili Klioutchevski qualifie ce processus de « nettoyage de la société russe », ou encore de « pillage de la société par la classe supérieure10 ». À chaque nouvelle « révision », tombent sous le coup du servage tous ceux qui n’appartiennent pas aux grandes classes de la société : vagabonds, orphelins, prisonniers issus d’autres ethnies, serviteurs du culte sans emploi, enfants de soldats, etc. Il n’existe pas de loi transformant les serfs en esclaves. Le paysan serf doit payer l’impôt et subvenir aux besoins du seigneur, propriétaire de la terre sur laquelle il vit. L’absence de réglementation fixant clairement les relations entre eux, conduit peu à peu le propriétaire terrien, non content de récupérer une partie du travail paysan, à faire du serf sa pleine propriété, le déplaçant d’un endroit à un autre, le vendant, l’échangeant, le léguant. Le propriétaire a le droit de juger et de châtier le paysan, mais sa juridiction se borne, dans un premier temps, aux affaires paysannes. Peu à peu, cependant, ses droits s’élargissent. En 1760, par un décret d’Élisabeth, le seigneur est habilité à déporter ses paysans en Sibérie « pour des actes particulièrement téméraires ». L’oukaze indique que ces relégations présentent aussi « un intérêt pour l’État, car la Sibérie recèle des endroits propices à la colonisation et aux labours ». Selon la loi de l’Église, la femme doit suivre son mari, mais le propriétaire terrien est en droit de garder les enfants. Pour tout déporté, on délivre au seigneur une « quittance de conscription », qui le dispense de fournir un soldat de plus à l’armée.