Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
En 1719, Ivan Possochkov (1652-1726), issu d’une famille d’artisans joaillers, marchand et manufacturier, auteur du Traité de la pauvreté et de la richesse, premier ouvrage d’économie russe, exposait dans son Testament paternel, les règles d’une vie vertueuse dont la finalité était le salut de l’âme. En 1733, Vassili Tatichtchev, fonctionnaire d’État, auteur de la première histoire russe, écrit son Entretien de deux amis sur l’utilité des sciences et des établissements d’instruction. Il y prône la « vie profane ». Le hasard a voulu, sans doute, qu’Ivan Possochkov, qui jouissait de la bienveillance de Pierre le Grand, mourût en 1726, un an après l’empereur, à la forteresse Pierre-et-Paul, et que Vassili Tatichtchev, dont la carrière avait commencé sous le règne de Pierre, fût exilé par Élisabeth.
Les partisans des deux cultures et des deux modes de vie ne polémiquent pas entre eux, non seulement parce qu’ils ne se lisent pas, mais aussi parce qu’ils s’adressent à des publics différents. C’est là l’intérêt d’étudier en parallèle les deux auteurs évoqués ci-dessus et leurs deux points de vue. La comparaison met en évidence le caractère socio-politique du conflit qui oppose cultures horizontale et verticale.
Ivan Possochkov place successivement son fils dans diverses conditions sociales et lui donne les conseils indispensables pour chaque cas. Le fils peut devenir marchand, paysan, ouvrier, mendiant, chantre, prêtre, il peut même être patriarche, se retrouver clerc, juge, se faire soldat et atteindre au grade d’officier. Possochkov ne reconnaît qu’une science : « Comment vivre d’une manière utile à l’âme », afin d’atteindre au salut éternel. Tatichtchev, lui, fonde son point de vue sur la conviction qu’il n’existe qu’une loi naturelle pour tous. Outre la venue du Christ, il voit deux moments capitaux dans l’histoire de l’humanité : l’invention de l’écriture et celle de l’imprimerie.
Divergents dans leur vision du sens de la vie, les auteurs donnent des conseils diamétralement opposés quant à l’attitude à adopter envers les autres confessions. Reconnaissant qu’il ne fut pas très éloigné, au temps de sa jeunesse, du « mal schismatique » et gardant en mémoire l’influence du Schisme sur les esprits, Ivan Possochkov suggère d’« extirper sans tarder » l’ivraie, afin que « les restes de bon grain n’en soient pas étouffés ». Partant du principe qu’on « n’enseignera jamais le bien » aux schismatiques et qu’on « n’en tirera jamais autant, en vingt ans, par la science que par la cruauté », il propose de les rechercher soigneusement et, une fois trouvés, de les mener au bûcher4. Vassili Tatichtchev, pour sa part, condamne « Nikone et ses héritiers » qui, « exerçant leur fureur sur les schismatiques insensés, les poussèrent par milliers au bûcher, les firent passer par le fil de l’épée ou chasser de l’État5 ».
La dispute sur les cultures, le débat – ou conflit – entre les cultures sont axés sur le rapport à la vie et le mode de vie. Ils sont d’une importance capitale pour déterminer la nature de l’État et ses finalités. La culture horizontale a un caractère national et défensif ; la culture verticale est un attribut de l’Empire qui inclut différents peuples et cultures. La propagation de l’instruction est en partie suscitée par l’élargissement des frontières de l’Empire de Russie.
Nationale ou impériale, populaire ou aristocratique, la culture devient un signe distinctif, elle conduit à une fracture et au maintien de cette fracture. Le caractère conflictuel, la lutte constante des deux cultures s’expriment dans l’adoption du latin comme langue d’enseignement à l’Académie des sciences : le latin est la langue de communication entre les enseignants étrangers et les étudiants russes, il permet une percée dans le monde de la culture et de la science européennes. Mais il est la langue catholique par excellence, donc la langue ennemie.
Vladimir Weidlé a une très heureuse image pour traduire les relations entre les deux cultures : « La Russie a toujours évoqué une énorme vatrouchka6, faite d’une pâte magnifique mais qu’une maîtresse de maison trop pingre aurait recouverte d’une mince couche de fromage7 ». Oswald Spengler voit dans la culture russe l’exemple même d’une pseudomorphose historique. Le philosophe allemand emprunte ce terme à la minéralogie : une couche de pierre est parsemée de minéraux, peu à peu emportés par l’eau ; les vides sont comblés par de la lave volcanique qui se cristallise. Les cristaux nouvellement formés emplissent l’ancienne forme, leur structure interne contredit la structure extérieure. Telle est la pseudomorphose. La fondation de Pétersbourg, estime Spengler, « qui injecta l’âme russe primitive dans la forme étrangère du haut baroque, puis des Lumières8 », est un exemple de pseudomorphose historique.
À la charnière de l’Ancien et du Nouveau, apparaît Mikhaïl Lomonossov, « véritable fondateur des nouvelles littérature et culture russes…, père de la nouvelle civilisation russe », comme le qualifie un historien de la littérature, qui complète ainsi le portrait du premier grand savant russe : « Lomonossov avait deux passions, le patriotisme et l’amour de la science9 ». Si Lomonossov n’avait pas existé, il eût été impossible de l’inventer, tant il symbolise à merveille les deux cultures et leurs interrelations.
Fils d’un pêcheur de Kholmogory, sur les bords de la mer Blanche, Mikhaïl Lomonossov (1711-1765) apprend très tôt l’écriture slavonne et se rend à pied (comme le veut la légende) à Moscou, au cours de l’hiver 1731, pour entrer à l’Académie gréco-latino-slave. Il y fait ses études, sans recevoir la moindre aide de chez lui. En 1736, parmi les douze meilleurs élèves de l’Académie, il est envoyé en Allemagne où il étudie la philosophie, la physique et la chimie, auprès du célèbre Chrétien Wolf, à Marbourg, puis les mines. D’Allemagne, il envoie à Pétersbourg, en 1739, l’Ode sur la défaite des Turcs et des Tatars et sur la prise de Khotine, éloge de l’extraordinaire victoire de l’armée russe et glorification de l’impératrice Anna. L’Ode n’eût sans doute pas présenté un intérêt particulier, si elle n’était le premier poème russe rédigé selon les nouvelles règles de la versification appelées à s’imposer.
Savant universel, intéressé par d’innombrables sciences, poète, auteur de la première grammaire russe, Mikhaïl Lomonossov est aussi un ardent patriote. Après quelques années en Allemagne où il parachève son instruction, marié à une Allemande, il rentre au pays et se fait le champion de la lutte contre l’« emprise allemande » à l’Académie des sciences, contre l’influence allemande sur la science et la culture russes toute neuves. Les rares savants russes qui travaillent à l’Académie ont quelques raisons de s’indigner du grand nombre d’étrangers que compte la seule institution scientifique de Russie. Ils s’irritent aussi de voir que, parmi les étrangers pris à l’Académie, beaucoup sont ignorants et considèrent leur origine étrangère comme le meilleur des diplômes. La colère encore vivace suscitée par la récente toute-puissance des favoris « allemands » des deux Anna, achève de nourrir le patriotisme de Mikhaïl Lomonossov.
Le nationalisme comme doctrine sera inventé en Europe au début du XIXe siècle. Le XVIIIe siècle, particulièrement en Allemagne, connaît bien, en revanche, la notion de patrie. Incontestablement, Lomonossov est au fait des nouvelles idées. En 1772, Goethe écrira une recension de l’ouvrage intitulé De l’amour de la patrie. En 1779, Frédéric II écrira ses Lettres sur l’amour de la patrie. En Russie aussi, l’idée que la foi et la religion constituent le seul lien entre des hommes parlant la même langue et vivant dans les limites d’un territoire donné (un État), appartient désormais au passé.