Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Ayant assuré une frontière solide au nord-ouest, la Russie se tourne vers le sud-est et l’Empire ottoman. La Sublime Porte, l’Empire ottoman ou, tout simplement, la Turquie – autant de noms qui désignent le vieil ennemi de la Russie. La Turquie a barré à Moscou, puis à Pétersbourg, l’accès à la mer Noire. En outre, détentrice d’une partie de l’Ukraine, elle voue un immense intérêt aux affaires polonaises, en tant que voisine, elle aussi, de la Rzeczpospolita. La légitimité de cet intérêt est d’ailleurs confortée par le traité de 1721, signé par Pierre après sa défaite du Prouth.
L’action menée en Pologne par la Russie et par ce vieil adversaire de l’Empire ottoman qu’est l’Autriche, incite la Turquie à soutenir le khan de Crimée, son vassal, qui effectue une nouvelle incursion en territoire russe. L’humiliation du Prouth, douloureusement perçue en Russie, le désir toujours vif de donner une leçon au khan de Crimée, l’affaiblissement de la Turquie où, en 1730, les janissaires ont à nouveau renversé un sultan pour en mettre un autre sur le trône – autant de causes déclenchantes de la guerre contre la Turquie, entreprise par la Russie en 1735.
Depuis quelques années, la Turquie est en conflit avec la Perse et subit défaite sur défaite. Résolus à engager les hostilités, les diplomates d’Anna instaurent de bonnes relations avec la Perse, rendant, aux termes du traité de Resht (1732), les provinces d’Astrabad et de Mazandéran, enlevées par Pierre le Grand ; Bakou, Derbent et leurs districts lui reviennent également, en 1735, par le traité de Ghiandja. Le projet d’acquérir de nouveaux territoires au bord de la mer Caspienne est lié à l’intérêt que les tsars moscovites portent depuis longtemps au Caucase.
En 1715, déléguant le jeune Artemi Volynski – future victime de Biron et d’Anna – en ambassade vers la Perse, Pierre le Grand lui avait remis des instructions, lui prescrivant d’étudier soigneusement la région, les ports, les villes, les fleuves qui se jetaient dans la Caspienne, de vérifier, en particulier, s’il n’y avait pas un fleuve qui coulât jusqu’en Inde et quelles seraient les possibilités pour la Russie de commercer avec la Perse et le Proche-Orient.
En 1717, Volynski proposait un plan de conquête d’une partie considérable du littoral de la Caspienne, en mettant à profit les guerres intestines qui déchiraient la Perse. Pierre, rappelons-le, était alors en guerre contre les Suédois et il ne disposait pas des forces nécessaires pour un conflit avec ce pays. Il ne rejeta pas le plan d’Artemi Volynski, se contenta d’en différer la mise à exécution ; quant à l’auteur du projet, il fut nommé gouverneur d’Astrakhan d’où il continua à tenter de convaincre l’empereur qu’il était indispensable de profiter de la faiblesse du shah. L’expédition militaire de 1722 devait confirmer la justesse de son diagnostic : les troupes russes remportèrent une victoire facile et s’emparèrent des terres perses situées sur le littoral oriental et méridional de la Caspienne, coupant la Perse de la mer et créant un « Iran russe ».
Que la victoire fût aisée ne signifiait pas qu’il n’y avait pas eu de pertes : soixante et un mille quatre-vingt-dix soldats prirent part à l’expédition de la Caspienne, dont trente-six mille six cent soixante-quatre devaient périr au combat, ou victimes des épidémies et de la chaleur16. Les conquêtes russes en Perse ne laissèrent pas indifférents les Turcs qui firent eux aussi irruption dans les possessions du shah. La Russie et l’Empire ottoman s’entendirent sur une ligne de partage de leur influence en Perse.
Le désir de s’assurer un allié dans la lutte contre la Turquie pousse les diplomates d’Anna à rendre les provinces conquises ; mais le traité de Ghiandja recèle un point qui ouvre des perspectives pour l’avenir : la Perse s’engage à ne céder à quiconque, sous aucun prétexte, Bakou et Derbent. L’accès à la mer Caspienne, désormais russo-persan, se trouve ainsi fermé à la Turquie.
Formellement, la guerre ne commence pas avec la Turquie, mais avec les Tatars de Crimée, qui ne cessent d’organiser des raids et traversent les possessions russes du Caucase pour aller guerroyer contre la Perse. Les intentions réelles sont grandioses. Le feld-maréchal Munich, qui a l’ordre de gagner l’Ukraine depuis la Pologne, puis de marcher sur les Tatars, écrit, le 14 août 1736, à Biron que, l’année suivante, les troupes russes auront soumis la Crimée, le Kouban et la Kabardine. On prévoit, pour 1739, la prise de Constantinople et le couronnement de l’impératrice Anna à Sainte-Sophie. « Quelle gloire ! s’exclame le feld-maréchal en conclusion de son projet. Quelle souveraine17 ! »
Au prix d’énormes pertes humaines, les armées russes remportent des victoires considérables. Au terme d’un siège très dur, le feld-maréchal Lascy prend Azov, déjà conquise par Pierre, puis rendue aux Turcs après la défaite du Prouth, et qui redevient donc russe, le 20 juin 1736. Au même moment, les troupes de Munich franchissent l’isthme de Perekop, réalisant ainsi, pour la première fois, un vieux rêve russe : entrer en Crimée (22 mai 1736). Les Russes s’emparent des villes de Crimée, y compris de la capitale, Bakhtchisaraï, et les livrent aux flammes : le palais du khan est réduit en cendres. Mais les épidémies, la chaleur, le manque de vivres les contraignent à reculer vers Perekop.
Au printemps 1737, Munich mène à nouveau son armée contre les Turcs, visant, cette fois, leurs possessions de Moldavie et de Valachie. Les opérations victorieuses des troupes, les conditions difficiles, l’indécision de l’Autriche, alliée de la Russie contre l’Empire ottoman depuis 1726, les défaites subies par les Autrichiens, incitent toutefois la diplomatie russe à rechercher la paix. En août 1737, les représentants des trois belligérants se réunissent à Nemirov pour entamer des pourparlers. Les ambassadeurs russes tiennent leurs instructions d’Ostermann ; elles comportent un descriptif des projets de conquêtes et le dessin de la frontière que la Russie veut obtenir en résultat de la guerre. Le besoin de cette frontière, précisent les instructions, est dicté par les nécessités de la sécurité de l’empire et de ses habitants. La plus grande exigence est la cession à la Russie de la Crimée et du Kouban. Ostermann admet l’idée, au cas où il serait impossible d’obtenir la frontière souhaitée, d’accepter que soient cédés à la Russie la presqu’île de Taman et le littoral de la mer d’Azov jusqu’à l’embouchure de la Berda (où, par la suite, sera fondée la ville de Berdiansk). Tout le territoire compris entre le Dniepr et le Dniestr doit ainsi revenir à la Russie. Enfin, on exige de la Sublime Porte qu’elle accorde l’indépendance à la Moldavie et à la Valachie (qui demandent à être placées sous protectorat russe) et recule de l’autre côté du Danube.
Le plan de Munich, qui envisageait le couronnement d’Anna à Constantinople, pouvait sembler fantastique. Le plan d’Ostermann, lui, est très réaliste : les victoires obtenues permettent à la Russie de devenir une puissance de la mer Noire. Le congrès de Nemirov, toutefois, n’aboutit pas : les Russes font état de leurs exigences, les Turcs les rejettent. En 1738, les opérations militaires reprennent. Le feld-maréchal Munich continue de remporter victoire sur victoire. La puissante forteresse d’Otchakov tombe. En août 1739, l’armée russe, pour la première fois, anéantit littéralement les troupes turques, à la bataille de Stavoutchany : en l’occurrence, c’est l’élite de l’armée turque qui se voit laminée. Les Russes entrent dans Khotine, franchissent le Prouth, vengeant ainsi Pierre le Grand, puis pénètrent à Jassy. Munich s’apprête à poursuivre l’offensive vers Bendery, puis à passer le Danube et à attaquer Istanbul. Au même moment, le feld-maréchal Lascy, à la tête d’une armée de quarante mille hommes, marche victorieusement sur la Crimée.