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Les monades urbaines [The World Inside - fr]

Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:

L’an 2381.
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
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L’ascenseur le projette 160 niveaux plus haut. Il est à Rome. Des halls et des couloirs surpeuplés de visages fermés. Les gens d’ici sont en majorité de petits fonctionnaires – ceux qui n’ont pas réussi et ne réussiront jamais, qui n’iront jamais à Louisville sauf pour porter un rapport. Ils n’ont même pas suffisamment d’ambition pour guigner Chicago, Shangai ou Edimbourg. Ils resteront toute leur vie dans leur cité grisâtre, englués dans une stase qu’ils chérissent, faisant un travail déshumanisé que n’importe quel ordinateur accomplirait quarante fois mieux. Dillon éprouve une pitié cosmique pour tous ceux qui ne sont pas artistes, mais ce sont les habitants de Rome qu’il plaint le plus. Parce qu’ils ne sont rien. Parce qu’ils n’utilisent ni leur intelligence ni leurs muscles. Des infirmes ; des zéros sur pattes ; bons pour la chute. Il se tient sur le seuil de l’ascenseur, considérant cette foule pitoyable, quand un Romain le bouscule. Il doit avoir une quarantaine d’années ; ses yeux vides ne reflètent aucune lueur spirituelle. Un mort vivant. Un mort pressé.

— Pardon, marmonne-t-il, sans même s’arrêter.

— La vérité ! lui crie Dillon. L’amour ! Déroulez-vous ! Baisez !

Il rit. Mais à quoi cela sert-il ? Le Romain ne l’a peut-être même pas entendu. D’autres, en tous points identiques, arrivent en rangs serrés. Ils semblent ne pas remarquer les cris de Dillon.

— La vérité ! L’amour ! (La marée humaine ronronnante amortit, affadit, étouffe les sons.) Je vais vous défoncer ce soir, leur dit Dillon silencieusement. Je vais vous faire sortir de vos existences pitoyables, et vous m’aimerez pour cela. Si je pouvais brûler vos cerveaux ! Si je pouvais enflammer vos âmes !

Il pense à Orphée. Ils me mettraient en pièces, pense-t-il, si j’étais capable de vraiment les toucher.

Puis il part tranquillement vers le centre sonore.

Il s’arrête soudain à mi-chemin de l’auditorium, à une intersection de couloirs. La monade dans son intégralité vient de lui apparaître dans toute sa splendeur en une vision extatique. Il la voit comme un mât gigantesque suspendu entre ciel et terre. Lui se trouve en plein centre, avec un peu plus de 500 étages au-dessus de lui, et un peu moins sous ses pieds. Tout autour de lui des êtres humains bougent, copulent, mangent, donnent la vie, accomplissent un million de choses bénies, chacun parmi les 800 et quelques 1 000 décrivant sa propre orbite. Dillon se sent pris d’un amour immense pour Monade 116. La multiplicité de toutes ces vies contenues dans le bâtiment ! Il s’en enivrerait comme d’autres planent avec les drogues ! Se coucher en son équateur et absorber le divin équilibre – oh, oui ! Oui ! Le moyen existe d’expérimenter l’entière complexité de l’édifice en un seul flash sauvage. Il ne l’a jamais encore essayé. Il fume de temps en temps, mais il s’est toujours tenu à l’écart des drogues les plus élaborées – celles qui dénouent l’esprit et l’ouvrent béant à tous les vents. Pourtant, ici au cœur de la tour, il sait que cette nuit qui vient est la nuit pour essayer le multiplexer. Après le spectacle, si tout marche bien, il ira à Bombay, au 500e étage. Une pilule à avaler, et toutes ses barrières mentales s’effondreront. L’immensité multiple de Monade Urbaine 116 et sa conscience vont s’interpénétrer. Bien sûr, il aurait été préférable de rester dans la cité où aura lieu le concert, mais Rome s’arrête au 521e niveau. Le lieu idéal est au 500e étage. C’est là qu’il doit aller, pour la symétrie mystique de l’expérience. D’ailleurs, ce n’est pas tout à fait exact. Le véritable point médian d’un bâtiment de 1 000 étages se situe entre le 499e et le 500e. Mais tant pis, le 500e niveau devra faire l’affaire. Il faut apprendre à vivre avec des à-peu-près.

Voilà le centre sonore.

Le dernier cri de la technique. Construit sur trois étages avec, au centre, une scène en forme de champignon, entourée de gradins circulaires concentriques. Des sources lumineuses autonomes dérivent lentement au-dessus. Des milliers de haut-parleurs sont encastrés dans le plafond voûté fait de matériaux les plus modernes. C’est une bonne salle, accueillante et chaude, due à l’infinie bonté de Louisville pour apporter un peu de joie dans le cœur de ces pauvres Romains desséchés. Pour un groupe cosmique, c’est certainement la meilleure salle de tout le bâtiment.

Quand Dillon entre, les autres membres du groupe sont là, et accordent leurs instruments. La harpe cométaire, l’incantateur, le plongeur orbital, l’avale-gravité, l’inverseur fréquentiel, le dresseur spectral. Déjà l’auditorium résonne de vibrations sonores et de taches dansantes de couleur – un tourbillon de matière impalpable et purement abstraite s’élève du cône central de l’inverseur fréquentiel. Ses camarades le saluent en plaisantant.

— T’es en retard, vieux. Où étais-tu ? (ou bien) on croyait que tu t’étais envolé.

— Je traînais dans les couloirs, hurlant mon amour aux Romains, répond-il, ce qui les fait se tordre de rire.

Il grimpe sur le plateau. Les pylônes repliés, toutes lumières éteintes, son vibrastar est là au bord de la scène. À côté, une machine élévatrice se tient prête à le manœuvrer pour le mettre en place. C’est elle qui l’a apporté jusqu’ici ; elle pourrait le régler et l’accorder si Dillon le désirait, mais il veut le faire lui-même. C’est une habitude sacrée chez les musiciens que d’accorder eux-mêmes leurs instruments. Pourtant il lui faudra au moins deux heures pour le faire, alors qu’il suffirait de dix minutes à la machine. Les ouvriers du service d’entretien et autres manuels de la classe des paupos ont le même souci de préserver leur dignité, et par là même leur raison d’être en luttant constamment contre la désuétude qui menace leur emploi.

— Par ici, ordonne Dillon.

Délicatement la machine apporte le vibrastar jusqu’au relais et fait les branchements. Il eût été impossible à un homme de déplacer l’énorme instrument de trois tonnes. C’est là où la machine a son utilité, mais c’est là aussi où doit s’arrêter son rôle. Dillon pose ses mains sur le manipulatrix. Le clavier vibre de puissance contenue. Bon.

— Allez, dit-il à la machine, et celle-ci s’éloigne, glissant silencieusement.

Dillon caresse et pétrit les projectrons du manipulatrix. On pourrait croire qu’il les trait. C’est un contact réellement physique et sensuel qu’il a avec son instrument. Chaque crescendo lui procure un léger orgasme. Ouais. Ouais. Ouais.

Il avertit ses compagnons.

— On y est, les gars !

Chaque musicien procède à un dernier réglage. En effet, la connection entre le vibrastar et leur instrument risquerait de provoquer de sérieux dégâts aux appareils et à eux-mêmes. L’un après l’autre ils lui font signe qu’ils sont prêts. Quand l’avaleur de gravité, le dernier, opine de la tête, Dillon peut enfin balancer la sauce. Ouais ! La salle s’emplit de lumière. Des étoiles jaillissent des murs. Le plafond se couvre de nébuleuses ouatées. Le vibrastar constitue l’instrument de base du groupe – la pierre angulaire, créant les fondations sur lesquelles les autres pourront construire leurs improvisations. D’un œil exercé, Dillon vérifie la mise au point. Terrible ! Nat, le dresseur spectral, lui dit :

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