tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
Zagouliaïeff, non loin de lui, poussa, en rêve, une sorte d’aboiement tragique et se retourna en froissant la paille. Nicolas se leva, sortit dans la rue. Le bûcher de la cour éclairait vaguement la barricade. Les silhouettes des sentinelles se découpaient, noires et nettes, attentives, sur le mur pâle des maisons. Le drapeau rouge pendait le long de sa hampe. Au ciel, brillaient des étoiles pointues et pures.
— Rien de neuf ? demanda Nicolas en s’approchant de l’homme qui dominait la barricade.
— Non. Mais j’ai envie de fumer.
Nicolas tendit une cigarette.
— C’est demain que ça va barder, reprit l’autre en frottant une allumette. Ils ne sont pas commodes, les Semionovtsy…
Sans répondre, Nicolas posa une main sur l’épaule de l’homme, soupira et s’éloigna lentement. La neige crissait sous ses semelles. Un coup de feu claqua du côté des Étangs. Quelqu’un cria :
— Vous préviendrez les copains pour la relève !
Nicolas demeura un instant dans la cour à se chauffer les mains devant le bûcher. Puis, il entra dans la salle de classe. La lumière avait baissé. De l’eau gluante coulait le long des murs. Planté devant le tableau noir, Nicolas lut machinalement : « J’aime me baigner dans la rivière… » Et, tout à coup, il eut vraiment envie de se baigner dans une rivière. Cela devenait une nécessité presque douloureuse. Il secoua la tête, enjamba quelques corps tendus et se coucha à sa place, la nuque appuyée contre un banc.
Le nez collé à la vitre, l’écrivain Malinoff observait les sentinelles qui montaient la garde sur la barricade. Durant trois jours, il n’avait pas quitté l’appartement qu’il occupait au coin de la rue Sadovaïa. Et tous les habitants de l’immeuble imitaient sa prudence. Malinoff était d’ailleurs fort mal jugé par les locataires, depuis qu’il avait signé la pétition des intellectuels en faveur de la Constitution. Pour toute la maison, il était en partie responsable des troubles insensés que traversait Moscou. Quant à lui, en tant qu’homme de lettres, ami des ouvriers malchanceux, des moujiks au nez rouge et des petits soldats sacrifiés, il ne pouvait raisonnablement qu’applaudir à cette courageuse manifestation de la volonté populaire. Certes, il se cachait comme tout le monde, et comme tout le monde, souhaitait intimement que la révolte prît fin et que l’ordre fût rétabli au plus tôt. Mais, tout en appelant la victoire des forces régulières, il accordait une préférence sentimentale aux vaillants défenseurs de la liberté. Son admiration pour eux était telle qu’il avait résolu même de célébrer leur héroïsme par une série de nouvelles brèves et colorées. Malinoff avait d’autant plus de mérite à former ce projet, que la grève des imprimeurs et l’insurrection de Moscou avaient retardé la publication de son dernier livre. Et, après les événements de décembre, le roman, qui était encore à la composition, risquait fort de paraître douceâtre et démodé. Confusément, Malinoff sentait que l’époque exigeait un style plus précis et plus cruel que le sien : des notations prises sur le vif, des images crues et vraies, une exactitude photographique. Ce n’était pas pour rien qu’il s’était embusqué derrière la vitre, afin de suivre ponctuellement les combats de barricades. Son carnet était déjà plein de remarques pittoresques sur les batailles de rues. Ainsi, pour la première fois de sa vie, il décrivait des événements dont il avait été le témoin oculaire. Nul doute que la critique fût sensible au caractère authentique de son propos. Déjà, il songeait au titre : Du sang sur la neige, ou Coups de feu dans la nuit, ou Vanka sur la barricade…
Un moment, Malinoff répéta ce titre en regardant la ville noyée dans une aube sale.
« Vanka sur la barricade, pas mal, pas mal… »
Puis, une décision subite le traversa. Pour bien faire, il eût fallu entrer en conversation avec les gens de la barricade, s’initier de plus près à leur existence, capter au vol des répliques savoureuses. Le devoir d’un écrivain était de se renseigner sur place. D’habitude, il n’y avait jamais d’escarmouches avant le lever du soleil. Qu’attendait-il pour sortir ? Un frisson parcourut son échine à l’idée de quitter la chambre chaude et douillette. Il tourna un moment, désœuvré et peureux, dans son cabinet de travail, feuilleta un livre, alluma une cigarette. Mais, déjà, il savait qu’il descendrait dans la rue.
Ce fut un gamin, au crâne coiffé d’une casquette, aux joues rouges, qui l’aperçut le premier.
— Qui va là ? cria-t-il du haut de la barricade.
Malinoff s’arrêta et dit d’une voix ferme :
— Ami.
Il devait avoir l’air inoffensif, car le gamin abaissa son fusil et le laissa approcher jusqu’au pied de l’obstacle.
— Camarade, reprit Malinoff, je suis un écrivain de votre cause, et je voudrais vous aider dans la mesure du possible.
— On n’est pas de trop, t’as qu’à venir, dit un homme en lévite bleu délavé. Tends-lui la main, Fédia.
Malinoff escalada la barricade en soufflant.
— Qu’est-ce que tu sais faire ? demanda Fédia.
— Rien… j’écris…
— Eh bien, prends toujours un revolver et regarde un peu devant toi. Moi, je vais pisser.
Et Fédia, écartant les jambes, pissa vigoureusement dans la neige. Malinoff songea, avec délices, qu’il rapporterait cet épisode dans son œuvre future. « Rien de tel que le contact direct avec la réalité. » Puis, il pensa à Eugénie Smirnoff, et se dit que ce détail risquait de la choquer. « Au diable Eugénie, et vive la révolution ! » Il sourit à son audace et à la réussite. Les premières lueurs du jour usaient l’ombre où tournoyaient des aiguilles de neige. Un reflet jaunâtre glissait sur les toits. Fédia revint vers Malinoff et lui dit en riant :
— Rien à l’horizon ?
— Ma foi non, dit Malinoff.
— Comment non ? s’écria l’homme à la longue lévite bleue. Et ça ! Et ça !
Il pointait le doigt, et très loin, Malinoff distingua, en effet, un groupe de soldats qui se rapprochaient en rasant les murs de maisons. Un coup de feu claqua à ses oreilles. Fédia venait de décharger son fusil contre la troupe. L’homme à la lévite bleue tirait, lui aussi. Alertés par le bruit, d’autres insurgés sortaient de l’école et arrivaient en courant, leurs armes à la main. Les soldats ripostaient d’une manière inégale, hésitante.
— Tire donc, imbécile ! hurla Fédia en se tournant vers Malinoff.
Et Malinoff, terrifié, appuya sur la gâchette. La fumée et le choc des détonations l’empêchaient de réfléchir. Heureusement, une voix calme s’éleva derrière lui :