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Cri de la chouette

Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:

Folcoche, c'est l'affreux surnom dont les enfants Rezeau avaient affublé leur terrible mère. après l'avoir combattue dans l'inoubliable Vipère au poing, Jean Rezeau avait fui la tribu : il s'était marié, avait fondé une famille normale — sa revanche — dans la Mort du petit cheval. Vingt-cinq ans plus tard, veuf, remarié avec Bertille dont il élève la fille parmi ses propres enfants, nous le retrouvons dans Cri de la chouette. Mais voilà que Madame Mère, Folcoche, jamais revue, fait irruption chez lui. Trahie, dépouillée par son fils préféré, elle vient offrir la paix. Jean, qui avait chassé les fantômes de sa jeunesse, accepte d'oublier le passé sur l'insistance de sa femme et de ses enfants qui croient pouvoir convertir leur redoutable aïeule. C'était oublier que Folcoche est toujours Folcoche. Et la vieille chouette, aussitôt, sème méfiance et discorde.
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— Ne freine pas ! crie Gabriel, trop tard.

Une conduite rurale éclatée a nappé la route de glace. La voiture bondit vers le bas-côté, pique sur un platane, qu'elle atteint de biais. Il n'y aura pas un cri. Le choc lui-même s'est comme décomposé, transformé en un long écrasement de tôles sur tout le flanc droit, tandis que se déchaîne une pluie battante de verre Sécurit et que chante, sur une seule note, aiguë, un objet métallique en train de traverser les airs : le fixe-au-toit qu'on retrouvera intact, à quarante mètres.

C'est tout. Je suis veuf. Bertille aussi. De son bras valide elle tient Jeannet qu'elle a protégé en plongeant dessus. Elle répète, terrorisée :

— Nous sommes seuls.

Je l'entends, je la vois dans le rétroviseur, comme je vois devant moi le goudron mettre au paysage un long ruban de deuil. Mais le thorax en partie défoncé, je ne peux pas parler, je peux à peine respirer. On va casser le toit au-dessus de nous pour nous extraire, nous emmener dans ce froid qui durant si longtemps ne me quittera plus. L'ambulance précédera le fourgon où seront — parce que j'ai freiné, peut-être, parce que j'ai freiné — glissées deux civières recouvertes d'un plaid ; et ce sera comme un troc insensé, un échange de partenaires entre les morts et les vivants. Nous ne pourrons pas rester seuls. Il y a un enfant de six ans ; il y a un enfant à naître ; et ce qui manque à chacun lui sera rendu par l'autre… De qui est Salomé ? Du destin.

* * *

C'est ce que je viens d'expliquer, tant bien que mal, à cette vieille dame qui branle du chef depuis dix minutes d'un air pénétré. Autant elle a pu mettre d'acharnement à savoir, autant elle semble accepter calmement cette révélation. Filiation utérine ? Le fait n'est pas nouveau dans la famille. Ma mère détient maintenant un secret dangereux, mais qui la met de plain-pied avec Bertille. Quant à Salomé, aucun doute, elle n'en sort pas amoindrie, mais adoptée.

— C'est bien ce que tu as fait là, répète Mme Rezeau, c'est bien. Je ne vois pas pourquoi tu me le cachais avec tant de soin.

Si pour la première fois je m'entends approuver, je crains que ce ne soit à tort. Qu'est-ce qu'elle croit ? Je ne me suis pas senti responsable, je ne me suis pas pour autant cru obligé d'épouser Bertille, je n'ai pas fait mon devoir. Nous nous sommes, l'un et l'autre, réfugiés l'un dans l'autre.

— La petite sait ? demande ma mère qui, enfin, me regarde en face.

— Forcément ! Elle est la seule à s'appeler Forut.

Ma mère y a mis le temps, mais c'est aussi la première fois qu'elle s'occupe d'un de mes problèmes sans malignité apparente. Elle murmure :

— Je voulais dire : sait-elle comment son père est mort ?

— Oui, mais sans détails.

Le geste vague qui balaie l'air et accompagne ma réponse, en dit plus long. Le « détail », c'est ma responsabilité, d'ailleurs discutable. Que Salomé l'ignore, je ne sais si c'est un bien, si c'est un mal. Elle n'a pas de raisons d'y penser. Nous n'en avons pas de gâcher sa joie de vivre, ni l'affection qu'elle porte à celui qui l'a élevée comme sa fille (avec d'autant plus d'aisance que, sauf Baptiste, il ne reste pas de Forut, comme pour Jeannet il ne reste pas d'Arbin).

Dans dix minutes elle sera là, Salomé, s'affairant d'un pied sur l'autre, avec l'autorité doucette qui lui soumet chacun et ma mère, l'œil sur elle, en oubliera son chocolat fumant. Je l'ai toujours connue vorace : d'argent, de pouvoir, de considération. Mais c'est une avidité bien nouvelle qu'expriment ce frémissement d'une lèvre violette, ce regard de convoitise jeté sur la fraîche vivacité d'un genou, la courbe tendre d'une épaule. Au moment du départ en lui faisant promettre de revenir, elle coulera au poignet de Salomé un petit bracelet de jeune fille ; puis elle me jettera à moi, cette proposition ficelle et candide :

— D'ailleurs, si tu voulais, je pourrais te louer le pavillon. En le modernisant, vous auriez ici une maison de vacances.

IX

Ouf ! J'étais rentré et pas fâché de l'être, après cette quinzaine de retour au passé. On s'arrange de ses défauts ; moins de ses contradictions, de ses nostalgies. Or je tiens pour certain qu'il y a trois races d'hommes : ceux qui sont définis par ce qu'ils ont, ceux qui sont définis par ce qu'ils sont, ceux qui sont définis par ce qu'ils font. N'ayant rien, n'étant rien, ne tenant qu'au troisième verbe, lorgnant tous inspirés, novateurs ou dogmatiques d'un œil clair d'artisan, je n'ai jamais cherché dans la blancheur du papier ou des draps qu'à m'inventer de l'ouvrage et de la famille : ceci même dans cela, non sans reprises, non sans dégâts. Pour boucher le trou, pour nier le manque. Pour cousiner avec la norme. Mais tel ensemble ne tient que dans l'obstination à refuser ce qui l'a produit. Je craignais pour mon intégrité. C'est même la première chose que j'avouai à Bertille, en rentrant :

— Je ne vois pas pourquoi, dit-elle en remontant ma cravate. Il y a longtemps que tu n'es plus ce que tu crois être.

Je l'avais retrouvée, comme toujours, en action : pianotant dans mon bureau sur l'Underwood. Bertille ne vit ni dans le feu, ni dans le jeu, qui font rage à vingt ans. Elle a du goût pour les ententes, pour les commodités : satisfactions étales, presque émoussées, qui semblent aller de soi et qui réclament pourtant de sa part une attention soutenue. C'est la fée des machines : à laver, à repasser, à tricoter, à coudre, à mixer, à mouliner, à souffler, à battre, comme à écrire ou à photocopier : elle sait tout des boutons, des recharges, des durées de fonctionnement, des endroits où donner le coup de burette. Toujours coiffée, laquée, elle est à la fois ménagère, lingère, cuisinière, éducatrice, dactylo, secrétaire, documentaliste, comptable : à domicile, donc sans frais ni perte de temps, comme d'ailleurs sans salaire. Elle sait aussi par bonheur se faire aider du mari, des garçons et des filles, dressés — presque sans grogne — à la gratuité communautaire. Au sortir du malheur, elle a rapidement organisé le vivable, réglé son équilibre, sur quoi s'est ajusté le mien. Avec de la santé, elle a de l'indulgence, de la gentillesse, du sérieux, souvent de l'humour. Ajoutons de la jeunesse : elle n'a pas pris un gramme ni un cheveu blanc ; elle garde des seins pointus à vous percer les paumes. Elle fait très bien l'amour : mais en soufflant je jouis où s'attendrait je t'aime. Elle est glorieusement quotidienne : comme l'eau, dont les robinets ont oublié ce qu'elle doit au miracle des sources.

J'apprécie. Par l'aversion de ma mère, par la mort de Monique je me serai trouvé deux fois coupé des grandes attaches et — si j'excepte les paternelles — désormais je me satisfais des contrats. Je suis devenu, moi aussi, quotidien : comme le courant sur quoi mon plafonnier se branche. Dans le vrai comme dans l'imaginaire, mon aventure est d'abord génitrice : d'enfants, de personnages, avec tous les dangers que cela comporte à une époque où, les uns contestant, les autres contestés, ceux-ci comme ceux-là risquent de me flouer pour la troisième fois. Mais qu'importe ? S'ils sont de nous, les êtres ne sont pas faits pour nous. Pour avoir existé, il suffit que je graine.

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