Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
À la brigade, tout le monde connaissait l’aversion du commissaire pour les journalistes et les profilers, « deux espèces nées pour nous faire chier ! » répétait-il à l’envi.
Sous l’avalanche des consignes, les trois officiers acquiesçaient en silence.
— Contactez France Télécom et les différents opérateurs : il nous faut un rapport détaillé sur les derniers coups de fil reçus ou passés par Nadine Pascoli.
— C’est déjà fait, dit Pichot. Nous attendons le compte rendu.
— Parfait.
Puis, faisant volte-face en direction du capitaine Escoffier.
— Je compte sur vous pour garder la tête froide, capitaine, dit-il en soutenant le regard de son interlocuteur.
Escoffier baissa les yeux et serra les mâchoires.
Quelques minutes plus tôt, Arrosteguy avait eu un entretien en tête à tête avec Ughetti, afin de lui exposer les ramifications possibles entre les deux derniers meurtres et celui de Cécile Laffon. Il avait jugé utile de l’éclairer sur la qualité des liens qui, par le passé, avaient uni l’étudiante à Damien Escoffier, à présent officier de police judiciaire dans son service. Il lui avait demandé comme une faveur personnelle de ne pas ébruiter cette information dans le service pour que le gamin eût la paix. Le procédurier avait une petite préférence pour le jeune enquêteur, ce n’était un secret pour personne, il l’avait eu à la bonne dès qu’il était arrivé au 36. Quand les commissaires ne faisaient que « passer » à la brigade, les enquêteurs, eux, y étaient attachés corps et âme ; ils y faisaient carrière ; des liens se créaient entre les générations, et ce tissu affectif n’était pas étranger à l’efficacité du service. Ughetti ne s’attachait pas, il n’avait pas de favori à la crim’ qui ne représentait qu’un tremplin dans sa carrière prometteuse. Cette histoire ne lui disait rien de bon. Il n’aimait pas que l’un des membres de la brigade ait été mêlé, de près ou de loin, à une affaire qui avait fait couler beaucoup d’encre.
— J’envoie Chupin à Fleury, dit Pichot. L’assassin a utilisé les procédés d’Olivier Martin, nous allons jeter un œil sur son dossier.
— Bien. Cette interprétation du dessin, c’est grotesque, ça n’a pas de sens. Damien, vous avez une idée là-dessus, si je ne m’abuse ?
— Vous avez trouvé mon idée hilarante l’autre jour, quand il s’agissait du cadavre d’un SDF, je suppose que vous n’avez pas changé d’avis aujourd’hui, rétorqua Escoffier.
Le commissaire principal foudroya le capitaine du regard et se tourna vers les deux autres, pour les prendre à témoin, mais le procédurier curait sa pipe méticuleusement, et Pichot plongea le nez sur les clichés de la petite tête mystérieuse. Ughetti ravala provisoirement sa colère mais Escoffier ne perdait rien pour attendre.
— Une signature ne prouve rien, enchaîna le commissaire sèchement, pour avoir le dernier mot.
Depuis qu’il avait vu le dessin énigmatique sur le mur de la chambre de Nadine Pascoli, Escoffier était sur les starting-blocks et Arrosteguy percevait la houle qui, en cet instant, agitait son protégé, il lui dirait deux mots, au petit !
— L’ADN, dit-il pour faire diversion, c’est bien joli, mais de bonnes paluches, c’est aussi fiable.
— Le labo et le CHU nous ont promis de faire vite pour les résultats d’analyses, renchérit Pichot. De l’ADN apparemment, nous en avons, mais pas d’empreintes digitales, l’assassin doit opérer ganté.
— Pichot, ordonna Ughetti, tenez-moi au courant au fur et à mesure que nous progressons. Je n’aime pas la tournure que prend cette enquête, avec les paparazzi qui nous tournent autour comme des vautours. Cette femme avait des relations dans tous les milieux, j’ai déjà reçu une dizaine de coups de fil, hier, parmi des gens haut placés.
— Nous nous mettons au travail sur-le-champ, monsieur, conclut respectueusement Pichot.
Le sens de la hiérarchie faisait partie du fonctionnement de la brigade depuis des lustres. Escoffier éprouva une sensation qui lui devenait de plus en plus familière ces temps-ci : une envie irrésistible de donner un vigoureux coup de pied dans les habitudes. Arrosteguy lorgna son protégé du coin de l’œil et lui ordonna de le suivre dans son bureau dès qu’ils prirent congé du commissaire.
— Petit, il faudra te calmer si tu tiens à ta carrière. Ton impulsivité te jouera des tours, parole de vieux schnok, gronda-t-il en refermant la porte de son bureau.
En dehors des commissaires, les procéduriers étaient les seuls à jouir d’un bureau personnel. Cet isolement était nécessaire à la digestion des textes de procédure et des rapports d’expertise autant qu’à la rédaction des synthèses. Le restant des bureaux, en enfilade dans le couloir, était partagé entre les différents groupes de travail. En fin de journée, il n’était pas rare que le capitaine Arrosteguy invitât un membre de son groupe, ou le commissaire en personne, afin de goûter un whisky irlandais, histoire de décompresser. Dans l’immeuble défraîchi de la brigade, classé monument historique, le repaire du procédurier évoquait le repli douillet d’une arrière-garde.
— Je ne suis pas certain de vouloir faire carrière, objecta Escoffier.
— Allons, allons, ne dis pas de bêtises, mon garçon. Tu es à cran depuis le meurtre du SDF. En tant qu’homme, tu as des excuses, mais en tant que flic, tu files un mauvais coton, permets-moi de te le dire. Tu devrais prendre du recul.
— Vous ne savez pas de quoi vous parlez.
En silence, le procédurier bourra sa pipe au-dessus d’un cendrier, une cuisse posée sur un angle de son bureau.
— On a tous des problèmes, finit-il par dire, mais ici, le boulot passe avant tout.
— Oui, je la connais votre philosophie ! répliqua Escoffier, sarcastique.
— J’admets que tu as eu ta dose, Damien, tu as déjà morflé dans la vie, mais si tu veux rester dans le groupe qui va enquêter, tu as intérêt à changer d’attitude. Mets de l’huile, mon garçon.
Le procédurier n’avait pas son pareil pour réveiller les zygomatiques de ses interlocuteurs les plus rétifs. Escoffier sourit malgré lui.
— À la bonne heure ! Je préfère te voir comme ça. Va de l’avant, petit, ça ne sert à rien de gamberger, crois-moi.
— C’est difficile de faire autrement, en ce moment, confia Escoffier.
— Je comprends, fiston. Mais sache qu’Ughetti n’hésitera pas à t’écarter de l’enquête si tu lui donnes l’impression d’être azimuté par tes souvenirs. C’est ça que tu veux ?
Damien Escoffier ne répondit pas.
— Alors, ressaisis-toi. Rien ne t’empêche de creuser parallèlement si tu trouves que le groupe ne va pas dans le bon sens, mais n’oublie jamais ceci : dans la maison, on fonctionne ensemble, jamais en solo, tu connais la règle. Débrouille-toi comme tu pourras, je t’épaulerai si nécessaire.
Escoffier sembla hésiter avant de parler.
— Une petite chose, encore… dit-il.
— Oui.
— Pourriez-vous éviter de m’appeler « petit », devant le reste de l’équipe ? On pourrait peut-être garder ça pour les entretiens, disons, privés, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.
Arrosteguy planta sa pipe dans sa bouche et pinça ses lèvres sur le bec, maintenant le fourneau dans l’une de ses mains.
— D’accord, fiston, lâcha-t-il en souriant de toutes ses dents.
Il tira longuement sur sa bouffarde et sa tête fut bientôt noyée dans un épais nuage de fumée à l’odeur doucereuse.