Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Après quelques semaines passées au Cellier, Louis s’en retourne à Paris avec la seule certitude qu’il sera de la distribution du prochain film de Bernard de Latour en compagnie de Gérard Oury. Il doit cet engagement à venir à Maurice Griffe qui l’a pris en amitié pendant l’aventure d’Antoine et Antoinette. Le tournage est prévu au début du mois de juin 1948. D’ici là, il faut encore jouer des coudes. Trop peu connu dans les milieux cinématographiques et théâtraux, sans agent artistique, Louis, qui n’est pas du genre à faire des courbettes, continue de vivre au jour le jour. Au début du mois de janvier, il décroche un modeste emploi dans une pièce de théâtre signée Claude Vermorel. Une évocation des plus grandes figures de la Révolution, de Mirabeau à Tallien. Dans cette fresque, Louis endosse le costume du général François Hanriot, l’un des protégés de Robespierre. Une quinzaine de jours de répétitions au Théâtre Pigalle et une première fixée au 24 mars. Un chapeau au plumet tricolore sur la tête, une barbe de deux jours sur les joues, chaussé de grosses bottes à revers, Louis s’applique à donner la réplique à Jean Servais. Le spectacle réunit une bonne quarantaine de comédiens. Vermorel ne doute pas que son drame en quatre actes va s’attirer les faveurs des critiques. Hélas, son Thermidor est un bide de première classe. « Le spectacle est joué en tout et pour tout neuf fois, se souvient Gérard Oury[53]. Quarante personnes sur scène, vingt en moyenne dans la salle. C’est peu quand on se partage la recette. Pourtant, quelle distribution ! Claire Mafféi, Jean Servais, Michel Vitold, François Chaumette et… Louis de Funès, tous affublés d’imperméables de l’armée américaine, achetés au rabais et taillés Révolution française. Maigre, brun, chevelu, de Funès se glisse avec ardeur dans la peau du sanglant général Hanriot, commandant les sections de Paris pendant la Terreur. […] Il dégage je ne sais quoi d’hilarant qui fait tordre involontairement le peu de spectateurs présents dans la salle. Est-ce à cette époque que j’ai pris conscience du génie qui habitait ce petit personnage ? Peut-être. »
Un soir, en coulisses, Louis donne à Gérard Oury une leçon de savoir faire rire. « Tu ne feras jamais rire si tu joues comique, lui explique-t-il. On peut accomplir les choses les plus folles si dans la tête ça fonctionne en ordre avec soi-même. Et pour ça, pas besoin de dialogue, regarde Chaplin… Le visuel suffit. Tu veux du visuel, regarde-moi. » Et de Funès de joindre le geste à la parole. « Il s’attrape le nez, l’étire, comme un élastique, le piétine, le lâche. Le nez lui revient dans l’œil. Pif ! Paf ! Des nœuds, des cordes, un archet : de Funès joue du violoncelle sur son nez », raconte encore Gérard Oury[54]. Louis et Gérard se paient de franches parties de rigolade avant de se retrouver l’un et l’autre sur le carreau le 5 avril. Petite consolation pour Louis, le très influent critique de L’Aurore, Robert Kemp, estime qu’« Hanriot ressemble à un shérif échappé d’un burlesque américain[55] ». Quant au Théâtre de Pigalle, il ferme définitivement ses portes après ce naufrage[56].
Un petit mois à ne rien faire, si ce n’est à bricoler toutes sortes d’objets rue de Miromesnil, avant de rejoindre les studios de Saint-Maurice pour participer au Du Guesclin réalisé par Bernard de Latour. Son contrat ne prévoit que deux journées de travail payées 5 000 francs chacune. Mais, dans cette évocation de la vie de Bertrand Du Guesclin, de son enfance turbulente à sa mort lors du siège de Châteauneuf-de-Randon en 1380, Louis tient finalement plusieurs rôles. Un jour personnage de la Cour, un autre mendiant, puis chef d’une grande compagnie et même guerrier. Et cette dernière composition, il n’est pas près de l’oublier. Portant une armure, il doit souvent s’en défaire à cause d’une colique incontrôlable. Toutes les dix minutes, Louis, dans un grand bruit de ferraille, se précipite aux toilettes. Arrivé à bon port, il lui faut déboucler le lourd harnachement puis tout remettre en ordre et repartir en courant sous les projecteurs où son arrivée n’est guère plus discrète que son départ. L’épisode fait rire tout le plateau… sauf Louis, rouge de honte. Dans ses différents personnages, quasi muets excepté celui d’un brigand espagnol lançant à Du Guesclin qui veut l’expédier de l’autre côté des Pyrénées : « Yé connais l’Espagne, c’est oune pays sec comme oune nombril dé couleuvre », il s’applique pour se faire remarquer. « Je ne pensais qu’à une chose : agrémenter mes rôles, confiera-t-il à Romain Bertrand. Si l’on me disait de faire du gris, je rajoutais un peu de noir, un peu de rouge et peut-être du jaune[57]. » Devant les caméras de Bernard de Latour, il réalise certes une bonne opération financière, car en plus de ses deux cachets de 5 000 francs, il empoche plusieurs fois les 200 francs versés aux figurants, mais il ne se fait pas pour autant un nom. À sa sortie sur les écrans, le 2 juin 1949, Du Guesclin ne connaîtra aucun succès.
L’année 1948 s’avère à ce point désastreuse que Louis ne rechigne pas à aller faire de la figuration au cirque Medrano. Son sur-place s’éternise et il se forge une nouvelle morale : accepter tout ce qui se présente. N’importe quoi, à n’importe quel prix, pourvu que la faim cesse de le tenailler, quitte à passer pour le galérien de la pellicule. Une vraie nécessité quand Jeanne lui annonce, au début de 1949, qu’elle attend un heureux événement. Louis se lance, alors, dans un véritable marathon le conduisant des studios des Buttes-Chaumont à ceux de Boulogne avec des détours par ceux de Pathé, de Francœur ou de François Ier !
La première étape de son périple le conduit dans le 18e arrondissement, au 6, rue Francœur, où Jacques Becker met en chantier Petit monde, où vas-tu ?. Dans ce film, qui sortira sur les écrans le 6 décembre sous le titre Rendez-vous de juillet, il s’agit de suivre les problèmes amoureux et les aspirations professionnelles d’une bande de jeunes dans le Paris de l’après-guerre, entre la préparation d’une expédition africaine, les répétitions théâtrales et les soirées dans les cabarets de jazz. Comme il le lui avait promis, Becker a demandé à Maurice Griffe de lui écrire une scène où il se retrouve en compagnie de Daniel Gélin et Maurice Ronet. Dans un immeuble sombre, Gélin et Ronet montent un escalier de deux étages. Tout à coup, la minuterie s’éteint. Le noir s’empare du lieu. Croyant appuyer sur le bouton déclenchant la lumière, ils sonnent chez un locataire irascible qui les injurie. L’homme de mauvaise humeur, c’est Louis de Funès. Une brève apparition dont personne ne pourra juger de la qualité, Jacques Becker l’ayant coupée lors du montage de son film. Quelques jours après, direction Boulogne où l’attend André Hunebelle. Louis a été engagé sur la recommandation de Max Revol qu’il va régulièrement consulter.
Ancien élève de l’École polytechnique, décorateur puis maître verrier, André Hunebelle n’a, à ce jour, tourné qu’un seul film, Métier de fous, dont Revol était l’une des vedettes. Pour son second opus, il a choisi de se lancer dans une histoire d’espionnage. Le journaliste Georges Masse est chargé de transmettre des documents secrets de Tanger à Londres en 1942 tout en déjouant les pièges tendus par la belle Lili. Dans un premier temps, André Hunebelle demande à Marcel Achard de travailler les dialogues. Le résultat ne le satisfaisant pas, il fait appel à un amoureux de cyclisme et journaliste à Cinévie qui lui trousse des répliques piquantes et cinglantes, offrant ainsi l’occasion à Michel Audiard de faire ses premières armes. Cinq petites journées de travail pour Louis, qui endosse l’uniforme lourd de décorations d’un général espagnol égaré dans un cabaret de Tanger où il donne la réplique à Raymond Rouleau. Si ce rôle n’a que peu de consistance, il a en revanche le mérite de le mettre en face d’un comédien de dix ans son aîné, ancien élève d’Antonin Artaud et de Charles Dullin, directeur du Théâtre de l’Œuvre et metteur en scène. Raymond Rouleau a la réputation d’être un homme pointilleux et un directeur d’acteurs exigeant. Chez de Funès, il remarque immédiatement son sens de l’application et sa rigueur, notant sur un petit carnet que Louis « est un acteur à suivre ». Rouleau prépare pour l’automne l’adaptation française d’Un tramway nommé Désir de Tennessee Williams, créé aux États-Unis en 1947 par Marlon Brando, et il a une petite idée en tête à propos de ce Louis de Funès qu’il verrait bien dans sa distribution future. Pour l’heure, tout en cherchant la tête d’affiche masculine de ce projet dont il a confié l’adaptation à Jean Cocteau, il lui en touche un mot et lui demande son numéro de téléphone. Louis est quelque peu embarrassé de lui avouer que… de téléphone, il n’a point. Rouleau l’invite à rapidement y remédier : « Il faut être joignable à tout moment dans ce métier ». Dès le lendemain, Louis fait installer une ligne rue de Miromesnil en fixant le combiné mural hors de portée des mains de Patrick. Il place juste en dessous un tabouret où trônent agenda et crayon à papier. Rares sont les appels, sauf ceux de Leonor demandant chaque soir si « tout va bien ». Invariablement, Louis se contente de lui répondre positivement et de faire en sorte que la conversation ne s’éternise pas.
53
Gérard Oury, Mémoires d’éléphant, Éditions Olivier Orban (1988), pp. 41–42.
54
Gérard Oury, op. cit., p. 42.
55
L’Aurore daté du 27 mars 1948.
56
Construit par Henri de Rothschild en 1926, le Théâtre de Pigalle, où Louis Jouvet créa Judith de Jean Giraudoux en 1931, sera vendu en 1958. À sa place, on édifiera un parking.
57
In Constellation, mars 1964.