Ce genre de choses
- Автор: Rochefort Jean
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions Stock
- ISBN: 978-2234070134
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Ce genre de choses». Краткое содержание книги:
J’ai voulu jouer avec les miens et puis, tardivement, j’ai constaté que mes mots les uns derrière les autres racontaient des histoires.
Alors pourquoi pas ? »
JEAN ROCHEFORT
Ils sont d’un naturel fort aimable les Iraniens, ils se feront un plaisir de vous aider à trouver la rue.
C’est à des détails comme celui-ci qu’on peut reconnaître les maisons d’édition sérieuses et compétentes à l’affût du moindre service auprès de lecteurs éventuels.
La maison Stock appartient incontestablement à cette catégorie.
C’est un Christ sexagénaire et borgne qui sur scène nous scrute. Plein de mansuétude et de compassion, on s’agenouillerait, abstenons-nous. Car l’homme est à facettes.
Nous sommes on the road Sixty Six, le Christ borgne passe une langue serpentine sur le gommé d’un papier à cigarette, cigarette virilement roulée on the road Sixty Six.
À une dizaine de mètres une Harley-Davidson poussiéreuse et soumise l’attend. Indifférent, il inhale une longue bouffée, contracte sa mâchoire, on the road il croit entendre le galop des quadrupèdes qui, contre quelque obole, lui avaient promis un yacht bicolore à personnel ganté et skipper à l’année. Promesses équines non tenues, de Longchamp à Vincennes, en passant par Auteuil.
Ce jour, cet homme solitaire, abandonné du PMU, n’est riche que d’un clope et d’une Harley-Davidson que traquent les huissiers on the road Sixty Six.
Pat le Rat, c’est son nom ; Patrick Boshart, son surnom pour les fouineurs de saisies qui ne reconnaissent plus personne en Harley-Davidson.
C’est Doudou la Rafale, jeune mais vieil ami, qui me le fit connaître. C’est Doudou la Rafale, chasseur d’acteurs incongrus, qui fit de Pat le Rat l’interprète de la prose d’Édouard Baer.
Édouard Baer pour les fans, Édouard pour les femmes, Doudou la Rafale pour les proches. Si délicieux, si charmant, si homme jeune séduisant, que je l’épouserais volontiers. Je ne renonce pas, bien qu’il soit parfois si diable, si brillant, si bien élevé, si de bonne famille, que je crains trop d’être dévoré par la jalousie, consumé dans les abysses du chagrin.
Ah trop fort ! Le voici canaille sur scène, canaille-auteur, canaille-acteur, gourmandant Pat le Rat et ses amis, troupe d’histrions, interprètes d’une vie autre qui est la nôtre, problème spécifiquement baerien.
Trop fort ! Le voici sur la Croisette, le gentleman hilarant, animant le festival de Cannes avec un tel brio que des Haneke, Takashi Miike, des deux Dardenne, on s’en tape ! D’Isabelle Huppert et de Spielberg on en a rien à foutre, sans parler de l’acteur serbo-ouzbek et de son prix d’interprétation. On s’en branle de la Palme d’or, partagée pour la première fois entre Toutânkhamon et David Lynch, on en a rien à secouer des décolletés de Nicole Kidman et de Néfertiti, ah non, rien à foutre, nous sommes si fiers de nous sentir moins cons, quand Édouard digresse.
Mais moi alors, pomme d’Adam sous le papillon, à son bras, s’il y avait eu épousailles, j’eusse été encombrant, douloureusement anonyme, pas gratifiant du tout. Serais-je alors le Bergé de Saint Laurent ?
Ah çà non, d’autant que ne voilà-t-il pas qu’Édouard Baer — trop fort vraiment ! — , ne voilà-t-il pas qu’il joue maintenant au théâtre de l’Atelier. Bien qu’essoufflé j’y cours. Il joue Modiano, seul, Un pedigree pour les curieux. Sur scène, petite table, petite lumière, petite chaise et lui, prince du sourire effleuré, prince rassembleur d’amis, desquels je faisais partie avant que des troubles incongrus m’envahissent.
Oui, ne voilà-t-il pas que le gentleman hilarant devient siamois, charnellement lié à Modiano. Il vaporise la salle de brouillard, d’interrogations insolubles, de solitude, puis il se déconstruit à petits pas, usant de la pudeur modianesque, ai-je déjà vu cela sur une scène de théâtre ? Non ! D’autant que, sans pitié et trop vite, il tourne le dos et se terre en coulisse, nous orphelanisant à jamais.
Monsieur Baer, rappelez-vous, il y eut alors un long silence.
Silence d’orphelin, avant que, doucement, ayant rangé nos larmes et nos petits miroirs, reflets de ce que nous sommes, doucement, nous applaudîmes, puis plus fort, puis, comment dit-on déjà ? À tout… rompre.
Broyé d’admiration mais suffisamment lucide après votre performance pour encore espérer entre nous un avenir conjugal trop outrageant pour vous et pour vos proches, ne vous inquiétez plus monsieur Baer, j’ai balancé nos alliances dans le ruisseau du trottoir. J’ai attendu qu’elles plongent à jamais, séparées, dans la bouche de l’égout.
De toute façon, très cher Édouard, entre et contre nous, il y avait la différence d’âge.
À Tbilissi, alors en URSS, une jolie native, tailleur Chanel opalescent d’usure, quelques très vieux Paris Match sous le bras, exige, en preuve d’amour, que je traverse le 7 octobre la répétition du défilé militaire du 8 octobre entre deux tanks.
Français de gauche, Français de droite, soyez fiers de votre concitoyen. Je l’ai fait ! Notre panache national dissimulait ma trouille, n’ignorant rien des températures hivernales sibériennes, et du trafic. Beaucoup d’allers, rares retours. Je l’ai fait !!!
J’ai même réussi à sourire à mi-parcours ayant appris, la veille, que le géorgien Staline, peureux pathologique, refusait de prendre l’avion.
Alors merde, quoi. Cocorico ! Frérots !
Shakespeare aussi était contre la chirurgie esthétique : « Dieu vous a donné un visage et vous vous en faites un autre. […] Au couvent Ophélie ! Au couvent ! »