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Le retour de Münchhausen

Электронная книга - «Le retour de Münchhausen». Краткое содержание книги:

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Je ne discutai point. Simplement, un nouveau nota bene vint s’ajouter au nombre de ceux que recelait mon calepin. Je me promis, à Moscou, d’essayer de savoir combien de temps les réserves de littérature russe permettraient de tenir.

4

Alors que le train entrait en gare à Moscou et que j’avais déjà saisi la poignée de la portière, l’aiguilleur déploya le drapeau rouge soviétique, ce qui, chez eux, signifie que la voie est fermée. C’est ainsi qu’en vue de la capitale russe, qui lançait dans le ciel ses milliers de clochers, il nous fallut attendre une bonne heure que l’aiguilleur laissât le train aborder le quai.

La première chose qui me sauta aux yeux fut un avis placardé sur le mur de la gare, dans lequel le commissaire du peuple à la Santé, Semachko, priait, Dieu sait pourquoi, qu’on cessât de le grignoter16. Je haussai un sourcil qui demeura figé dans cette position durant tout mon séjour à Moscou. Prêt à me heurter aux pires extravagances, je pénétrai, le cœur battant, dans cette ville édifiée sur le mystère et sur le sang.

Tout ce que nous colportons en Europe sur la capitale de l’Union des Républiques, nous la figurant comme une ville à l’envers, où l’on construit les maisons du toit aux fondations, où l’on marche les semelles dans les nuages, où l’on se signe de la main gauche, où les premiers sont toujours les derniers (dans les files d’attente, par exemple) et où la ligne officielle est la Pravda17, alors que c’est exactement le contraire – j’en passe et des meilleures, impossible de tout se rappeler –, tout cela n’est que mensonges : à Moscou, on ne bâtit pas les maisons en commençant par le toit (non plus, d’ailleurs, que par les fondations), on ne se signe ni de la dextre ni de la senestre ; quant à savoir si les gens ont sous leurs semelles le ciel ou la terre, là, j’avoue mon ignorance, car, pour tout dire, les Moscovites marchent sans semelles. Et puis, la faim et la misère tendent de partout leurs myriades de mains. Tout a été dévoré, jusqu’aux bulbes des églises. On essaya bien, un temps, de se nourrir de lentilles optiques mais, à ce que l’on m’a rapporté, cela donnait une soupe si translucide qu’elle en devenait invisible. Au moment de mon arrivée, les boutiques d’alimentation semblaient définitivement fermées et les foules ne s’assemblaient plus qu’auprès de leurs enseignes, où figuraient jambons, chapelets de saucisses, guirlandes de queues de radis et brioches dorées, en relief. Les gens se nourrissaient « à la regardette ». Dans les maisons plus cossues, où l’on pouvait s’offrir les services d’un artiste, on déjeunait dans le strict respect des traditions. À table, on commençait par servir une nature morte de l’école hollandaise, avec tout le gibier possible et imaginable et, au dessert, des fruits confits en papier mâché. À cela s’ajoutait la pénurie de marchandises : sur les rayons des magasins, il n’y avait à peu près rien que de la poussière. Cela peut paraître comique, mais lorsque j’eus besoin d’un bâton, un bâton ordinaire (les trottoirs, là-bas, ne sont que creux et bosses), je fus dans l’incapacité d’en trouver un à deux bouts et dus me contenter d’un bâton à un seul18. Ou encore, autre exemple : un Moscovite, poussé au désespoir par la pénurie, tenta un jour de se pendre. Eh bien, il apparut que sa corde s’émiettait pis que du sable. En lieu de trépas, il n’eut que des bosses. Effarant !

Les querelles internes accroissaient encore, lors de mon séjour dans la capitale, la pauvreté et la ruine. Ainsi, un jour que je longeais un alignement de maisons grises, couleur toile d’araignée, je m’arrêtai avec plaisir devant un hôtel particulier qui se distinguait par la fraîcheur de ses couleurs et par quantité de fenêtres, toutes dotées de vitres. Toutefois, lorsque, le lendemain, le hasard guida à nouveau mes pas vers cette maison, que vis-je ? Les murs s’étaient tassés et étaient de guingois, quant à la rue devant la façade, elle était jonchée de lambeaux de crépi et de verre brisé.

— Qu’est-il donc arrivé ? demandai-je à un passant qui s’approchait prudemment, évitant de blesser ses pieds nus sur un morceau de verre.

— Une discussion.

— Et alors ?

— Et alors le leader de l’opposition est parti en claquant la porte. C’est tout.

— Billevesées ! intervint quelqu’un, en nous entendant. En partant, il s’est pris le doigt dans la porte. D’ailleurs, le fond du problème est que…

— Pour moi, coupa le premier d’un ton maussade, en se mettant soudain à boiter, le fond du problème est que, avec vos questions, je me suis coupé le pied.

Leurs deux dos bifurquèrent de droite et de gauche, me laissant plongé dans la plus extrême perplexité.

L’orateur appuie sur un bouton. La lumière fait place à l’obscurité et, sur le carré mat de l’écran, tressautent, se figent et se précisent les contours agrandis d’une maison filmée deux fois : avant et après.

Une association d’idées traverse quelques têtes : de vieilles photographies à demi oubliées du séisme de la Martinique. Mais le souvenir n’a pas le temps d’émerger à la conscience : le bouton cliquette, la lumière jaillit et l’orateur poursuit, sans laisser les attentions se distraire.

5

Si l’on contemple Moscou à vol d’oiseau, que voit-on ? Au centre, une araignée de pierre : le Kremlin, fixant de ses quatre portes largement ouvertes la toile des rues qu’il a tissée lui-même. Leurs fils gris partent en rayons, comme dans toutes les toiles d’araignée, pour aller prendre appui sur les cercles plus éloignés. En travers des rayons, les ruelles, petits filaments par milliers, qui, çà et là, se viennent enter sur de longues barrières, formant les anneaux des boulevards. Ailleurs, l’extrémité des fils a été rompue par le vent : ce sont les impasses. Et, à travers la toile, sinuant de tout son corps, prise dans les pattes solides des ponts, une chenille bleu sombre : le fleuve. Mais permettez que l’oiseau se perche sur un toit de Moscou, et que je prenne une voiture.

— Z’allez où ? demande le cocher, réveillé d’une petite tape à l’épaule.

— Ruelle Tabatchinkhinski.

— Faut compter le milliard19, sauf vot’ respect.

Le cocher fouette sa crevarde de haridelle, la voiture se met à décompter les pavés et, prenant d’assaut la bosse d’un pont, nous nous enfonçons dans le dédale des ruelles du Zamoskvorétchié20. Dans l’une d’elles, une minuscule maison, yeux bridés des fenêtres et perron grinçant :

— Le professeur Korobkine21 est-il chez lui ?

— Si vous voulez vous donner la peine…

J’entre. Un savant homme louche dans ma direction par-dessous ses lunettes. Je lui expose l’objet de ma visite : étranger, je voudrais m’informer des conditions qui sont faites à la science russe. Le professeur me prie de l’excuser : il ne peut me donner la main. En effet : ses doigts sont enveloppés d’une gaze, elle-même serrée dans une bande. Je m’enquiers. Il apparaît que, dépourvus des instruments scientifiques les plus indispensables à l’exercice de leur métier, un tableau noir par exemple, les savants sont contraints d’errer, un bout de craie à la main, à la recherche de ce qui pourrait en faire office pour leurs démonstrations, schémas et autres formules. Ainsi, pas plus tard que la veille, le professeur Korobkine avait-il réussi à dénicher l’arrière, noir et fort convenable, d’une voiture à cheval qui s’était arrêtée non loin de chez lui, près d’une des entrées. Le professeur s’était posté devant avec sa craie, et aussitôt, dans un crissement, les formules algébriques avaient fleuri sur ce tableau improvisé. Las ! La voiture s’était soudain ébranlée, emportant avec elle la découverte inachevée. Il va de soi que mon malheureux savant s’était élancé à la suite de sa formule, mais celle-ci, virant abruptement dans une ruelle, était allée donner contre une borne. Un choc, et voilà : les extrémités du savant, enveloppées de gaze, en disaient assez sur la suite. Me retrouvant dans la rue, j’observai plus attentivement les capotes des équipages et des automobiles. Bientôt, tandis que je passais devant une entrée marquée à l’emblème du marteau et de la faucille, j’aperçus une automobile qui roulait en hâte vers le perron. Sur la capote arrière, se détachant en lignes blanches sur la toile sombre, un schéma incomplet. Regardant dans la direction d’où venait le schéma, je ne tardai pas à en découvrir l’auteur : à l’horizon lointain de la rue, apparut au pas de course, une craie blanchoyant au bout de son bras tendu, un homme au souffle asthmatique, fendant l’air de sa calvitie. Un réflexe purement sportif me poussa à tirer mon chronomètre de ma poche et, d’une impulsion sur le ressort, à mettre en branle la flèche des secondes et des dixièmes. À cet instant, cependant, la portière de l’automobile claqua : un homme, aux yeux dissimulés par la visière d’une casquette, un porte-documents à l’angle de son coude, en descendit, interrompant mes observations :

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