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Le club des tueurs de lettres

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D’un mouvement brusque, Tud se tourna vers Rar. Lequel se déroba à son regard. Les yeux cachés sous sa main en visière, il restait assis, frappé d’immobilité, sans paraître écouter ni entendre.

— Pour ce qui est du titre, Tud s’était mis debout, je pense que le mot qui conviendrait ici est…

— Autobiographie, coupa Rar du tac au tac.

Tud leva la tête comme un coq de combat, il ouvrit la bouche pour parler, mais des rires violents, faits de ricanements, de gloussements, de halètements et de piailleries, noyèrent sa voix. Nous n’étions que trois à ne pas rire : Rar, Tud et moi-même.

Les trouveurs d’idées se dispersaient. Rar fut un des derniers à sortir. J’allai pour lui emboîter le pas, mais je fus arrêté par la pression d’une main familière sur mon coude.

— Deux-trois questions.

L’hôte des samedis m’emmena à l’écart pour m’interroger sur mes impressions. Je lui répondis sans réfléchir et avec quelque brusquerie, je voulais me libérer au plus vite pour rattraper Rar. Les doigts et l’interrogatoire se desserrèrent enfin et je me précipitai pour rejoindre ceux qui partaient. Sous la pluie de lumière des lampadaires, à une centaine de pas, j’ai aperçu un dos qui s’éloignait. Je l’ai rattrapé, sans remarquer la canne qui tâtait le trottoir devant les pas de l’inconnu.

— Excusez-moi de vous déranger…

L’homme que j’avais pris pour Rar s’est retourné et m’a fixé en silence de ses verres ronds et étincelants.

Désarçonné, j’ai bafouillé de vagues excuses tandis que je battais en retraite. La question qui m’avait tourmenté toute cette semaine devrait attendre le samedi suivant.

I V

Le samedi suivant, ce fut au tour de Daj de disséquer les idées. Je suis entré dans la pièce aux planches vides au moment où le récit devait commencer. Pour essayer d’échapper aux lunettes cerclées qui se tournaient vers moi, j’ai placé mon fauteuil devant la cheminée qui tiraillait les ombres noires des hommes figés dans l’immobilité, et je me suis fait muet, et immobile comme les autres.

Daj, le menton posé sur le pommeau de sa canne dont il usait de temps à autre pour marquer points et tirets, égratigna l’air de sa tignasse rousse et entama son récit.

— Les ex, c’est ainsi que l’on nommait, ou plutôt que l’on nommera un jour, les machines dont je vais essayer de vous parler. En fait, elles étaient connues des scientifiques sous des dénominations plus complexes et plus longues : idéomoteurs différentiels, appareils mécano-éthiques, extériorisateurs, que sais-je encore… Mais les gens avaient condensé et abrégé ces noms et les appelaient simplement les ex. Donc, procédons par ordre…

On peut considérer comme perdue la date du jour où l’idée des ex a fait irruption, pour la première fois, dans le cerveau d’un homme. Il semble que cela remonte au milieu du XXe siècle, ou même encore plus loin. Au croisement de deux rues, dans une grande ville passablement bruyante et encombrée, par une matinée ensoleillée et venteuse, se tenaient plusieurs vendeuses de soutiens-gorge, criant à qui mieux mieux devant la vitrine d’un magasin. Le vent leur arrachait des mains leur marchandise, tirait les bretelles et gonflait les bonnets de dentelle. Les gens passaient, pressant le pas et se bousculant, sans prêter attention aux facéties du vent et aux sollicitations des vendeuses. Un homme seulement, qui traversait la rue pleine de vacarme à ce moment-là, ralentit le pas et fixa les formes qui flottaient dans l’air. Remarquant son regard, les vendeuses le convièrent avec force gestes à les rejoindre : «  Chez moi ! Pas chez elle ! Chez moi ! N’achetez pas chez eux ! Les miens sont moins chers ! » Une automobile freina brusquement, manquant de renverser le piéton perdu dans ses pensées et que le chauffeur, furieux, criant à travers la vitre, menaçait de transformer en crêpe. Mais l’homme, subitement, détachant ses yeux de la dentelle et ses semelles du bitume, poursuivit son chemin, sans s’être transformé ni en crêpe ni en acheteur. Et si le jeune homme affairé qui, prenant apparemment notre passant pour quelqu’un d’autre, l’avait d’un bond accosté et aussitôt délaissé, avait été capable de lire ce qu’il avait derrière les yeux, il aurait compris une fois pour toutes : chacun prend toujours chacun pour quelqu’un d’autre.

Mais ni le jeune homme ni le chauffeur ni les vendeuses dont le regard s’était arrêté sur l’étrange passant n’avaient vu ni soupçonné que c’était en cet instant précis et dans cette tête précise qu’avait fait irruption l’idée de l’ex. Dans le cerveau du mystérieux piéton qui ne laisserait à la postérité que quelques feuillets brouillonneux et anonymes, les associations d’idées se faisaient à peu près ainsi : «  Vent égale arrachement et gonflement des formes extérieures, vent éthérique égale arrachement, objectivation, gonflement des formes intérieures ; idées égalent vibrations, vibrogrammes à l’intérieur du crâne ; donc, si on les soumet aux assauts du vent éthérique, tous les “moi” seront précipités à l’extérieur, dans le monde, et au diable les bretelles ! » Après quoi, le vol libre des associations se retrouva pris dans un étau, la logique se mit à fonctionner et l’expérience accumulée depuis des décennies entra en mouvement.

«  Il est indispensable de socialiser les psychismes ; s’il est possible, par la force d’un coup d’air, de m’arracher le chapeau de la tête et de le faire rouler devant moi, pourquoi ne pas arracher, ne pas souffler hors du crâne par un mouvement orienté de l’éther tous les contenus psychiques dissimulés à l’intérieur des têtes ? Pourquoi, mille tonnerres, ne pas muer tous nos in en ex ? »

L’homme assailli à l’improviste par l’idée des ex était un idéaliste, un rêveur ; son érudition quelque peu disparate et émiettée n’était pas capable de concrétiser des idées, de mettre un harnais au rêve. La légende dit que cet anonyme, ayant légué à la postérité ses brouillons de génie, est mort dans la misère et l’obscurité, et que ses formules et ses dessins, souvent naïfs et pratiquement inopérants, sont longtemps passés de mains en mains avant de tomber entre celles de l’ingénieur Tutus. Pour ce dernier, la pensée s’identifiait à la modélisation et prenait appui sur les choses comme le vent sur les voiles. Déjà, tout jeune, il s’était passionné pour le vieux principe de l’idéomotorité à laquelle il avait aussitôt trouvé un modèle d’application, l’idéomoteur, c’est-à-dire une machine substituant à la contraction physiologique musculaire une contraction mécanique extérieure (émanant d’une machine) actionnant le muscle. Il avait développé et perfectionné les expériences classiques du tétanos de la grenouille, avant même d’avoir pris connaissance des brouillons de l’Anonyme, au moyen de manipulations hardies et rigoureuses. Comme, par exemple, le branchement du tissu musculaire entourant l’œil sur le réseau de son idéomoteur. Tutus faisait bouger l’œil dans telle ou telle direction, l’arrêtait au moyen de la même machine, pour qu’il fixe n’importe quel objet, et provoquait une émission de larmes, le relèvement ou l’abaissement des paupières. Pourtant, même ces expériences assez rudimentaires, visant à créer ce que Tutus appelait un «  spectateur artificiel », étaient peu probantes et ne cernaient que partiellement le phénomène. En effet, l’innervation physiologique, celle qui dépend des centres nerveux, continuait de fonctionner, interférant avec l’innervation artificielle issue de la machine. La révélation des projets de l’Anonyme élargissait l’horizon de Tutus et donnait une tout autre envergure à ses expériences. Il comprit qu’il fallait obliger la machine à intégrer les mouvements et les contractions musculaires humaines ayant une valeur sociale clairement définie. Les notes de l’Anonyme indiquaient que, «  plus une réalité est composée de termes s’additionnant, plus la somme est réduite ». Ce n’est qu’en privant d’influx les systèmes nerveux épars, agissant en ordre dispersé, et en le confiant à un innervateur central unique – tel était l’enseignement de l’Anonyme – qu’il est possible d’organiser la réalité de façon cohérente et d’en finir une fois pour toutes avec les «  moi » anarchisants. En remplaçant les pulsions des volontés par celles d’une «  machine éthique » conçue selon les derniers acquis de la morale et de la technique, on peut obtenir que tous donnent tout, ce qui serait en quelque sorte le summum de l’ex.

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