Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
La partie qu’il avait jouée avec Charlie Boyle tenait pour une grande part de l’esbroufe, et les généraux ne seraient pas dupes ; mais cela suffirait peut-être à semer le trouble dans certains milieux. Il ne cherchait même pas à déjouer l’intrigue, mais à gagner du temps. Les jours à venir allaient être d’une importance capitale. Il serait tragique que des querelles intestines de ce type fassent couler du sang inutile, parce que ces vies… eh bien, ces vies seraient définitivement perdues.
S’il le fallait, le Président était prêt à donner les ordres nécessaires et à renoncer à ses fonctions, afin de minimiser les dégâts. Mais il s’en trouverait toujours pour se battre, avec les meilleures raisons du monde. Pour trouver la mort, sans espoir de retour.
Les crises que nous affrontons sont rarement celles que nous imaginions, songea le Président.
Il ne se considérait pas comme un homme particulièrement bien équipé pour affronter celle-ci. Sa carrière avait connu une réussite exceptionnelle, certes, mais sans jamais sortir des sentiers battus. Héritier d’une famille politique de la Nouvelle-Angleterre, poussé depuis l’enfance vers le service public, il était sorti de Harvard avec un diplôme de droit en poche, des relations influentes et de l’ambition à revendre. Mais une ambition qu’il avait su mettre en réserve ; il connaissait la patience. Il avait souplement gravi les échelons du parti démocrate et su se faire plus d’amis que d’ennemis. Il avait pour la première fois postulé aux fonctions publiques dans son État natal, et si puissamment écrasé le républicain sortant que le parti avait sérieusement commencé d’envisager ses chances d’accéder à la présidence. Là encore, il avait pris son temps, cultivant des amitiés au sein du parti et parmi les grands pontes des milieux pétroliers, juridiques et industriels.
La présidence lui avait échappé de très peu à l’issue de sa première campagne, mais il l’avait remportée haut la main quatre ans plus tard. Les compagnies pétrolières, jusqu’alors acquises au parti républicain, avaient cette année-là retourné leur veste pour préserver leurs intérêts, et le Sud, ébranlé par l’exode industriel en direction du Mexique, était venu se réfugier sous l’aile du parti démocrate.
Les personnalités des candidats n’avaient sans doute pas non plus été étrangères aux résultats des élections. Le Président était un homme de grande taille, avec de l’entregent, de l’enthousiasme et une bonne dose d’humour. Son adversaire avait été d’une maigreur proche de la consomption, compassé et bien trop aisément désarçonné. Les débats télévisés se soldèrent par une véritable débâcle pour les républicains qui tentèrent vainement de se soustraire à la dernière des trois rencontres.
Il n’y eut aucun suspense le soir des élections, rien que le plaisir de voir les présentateurs, à la télévision, se relayer pour annoncer régulièrement l’information primordiale, à savoir que la longue lignée républicaine avait quitté la Maison-Blanche.
Puis le vaisseau était apparu et plus rien n’avait compté hormis la menace que présentait cet événement incompréhensible. Le Président avait passé pratiquement tout son temps, depuis sa nomination aux fonctions de chef d’État, à se débattre avec ce problème. À coups d’épée dans l’eau, bien sûr. C’était une crise qu’on ne pouvait combattre.
En revanche, on pouvait lutter contre les effets secondaires qu’elle engendrait – l’instabilité politique, l’angoisse de la nation. À cet égard, il avait le sentiment d’avoir eu une action salutaire. De toute façon, il n’avait eu d’autre choix que de prendre le taureau par les cornes.
Il était encore possible de sauver des vies ; et peut-être cette discussion avec Charlie Boyle y aurait-elle contribué. Les jours à venir seraient critiques. Nous verrons, songea-t-il.
Après cela…
— On entrait dans un monde neuf, non ?
Il pouvait se forger une idée de l’avenir, bien que très floue. Il avait le pressentiment qu’il n’y aurait plus de place pour les rois, les conquérants, les aristocrates ; pas même pour les parlements, les congrès, les présidents…
Elizabeth lisait quand il entra dans la chambre. Elle releva des yeux fatigués vers lui.
— Comment ça s’est passé ?
Le Président commença à se dévêtir.
— Tu connais Charlie. Têtu comme une mule. Un peu borné, même. L’instinct de conservation avant tout. Mais je pense qu’il sera plus prudent, maintenant.
— Crois-tu que ce soit suffisant ?
Il haussa les épaules.
— C’est déjà bien. De là à être suffisant…
— Pauvre Charlie. Il ne comprend pas.
— Nous sommes privilégiés, lui rappela le Président. Nous avons été abordés en premier. Nous sommes parmi les rares élus.
Une étrange pensée lui traversa l’esprit.
— Les derniers aristocrates que le monde connaîtra.
— Sans doute. Mais si nous avions aussi Charlie, et le général Chafee…
— Ça viendra. Encore que je ne compterais pas trop sur Chafee. J’ai l’impression que c’est le genre de type à refuser.
— Quel dommage que tout n’aille pas plus vite.
— Chaque chose en son temps. J’espère seulement que personne ne perdra la vie. Même les généraux le regretteraient, je crois.
— Ils ne savent pas contre quoi ils se battent. La mort de la Mort.
Le Président se glissa sous les draps près de sa femme. Il avait apporté un dossier, son courrier confidentiel du matin, avec l’intention de le lire. Mais à quoi bon ? Il prit la main de sa femme et éteignit la lampe de chevet.
Il avait épousé en Elizabeth Bonner une jeune femme mince, jolie, issue d’une famille influente de la côte Est. En trente ans, elle était devenue affreusement obèse. Des plaisanteries avaient circulé pendant la campagne électorale – des quolibets cruels, méchants. Mais Elizabeth avait placidement opposé l’indifférence à la malveillance – elle était trop fière pour s’occuper de telles vétilles.
Et le Président n’avait somme toute été que légèrement contrarié. Contrarié parce qu’il l’aimait, et non en raison de son monstrueux tour de taille. Il possédait la clé du secret : si Elizabeth avait gagné en poids, elle avait surtout gagné en sagesse. Là résidait le substrat de leur mariage, une union bien ancrée et solide.
Les draps étaient agréablement frais.
— La mort de la Mort, répéta-t-il. Quelle étrange pensée.
— Ce n’est pourtant rien d’autre, dit Elizabeth.
L’idée était réconfortante. Et vraie, naturellement.
Comme toujours, on pouvait lui faire confiance pour trouver la formule appropriée.
Et la Mort en aura fini d’exercer sa tyrannie. Était-ce la Bible ? Ou Tennyson ? Il ne se souvenait plus.
Quoi qu’il en soit, songea le Président, les temps sont venus.
6
Fièvre
Matt s’était orienté vers la médecine pour l’amour de la guérison.
Une dizaine de feuilletons télévisés et quelques films l’avaient convaincu que l’essence de la pratique médicale résidait dans l’acte de guérison. Il parvint à entretenir cette idée fragile pendant ses années d’études, mais elle ne survécut pas à l’internat au cours duquel il prit conscience que le propos d’un médecin est inextricablement lié à la mort – à son ajournement, au mieux ; à son adoucissement, souvent ; à son inéluctabilité, toujours. La mort était l’éminence grise cachée derrière le caducée.
Contrairement au mythe, les diplômes médicaux ne conféraient aucune invulnérabilité émotionnelle. Les docteurs n’étaient pas les derniers à redouter la mort – même les plus renommés. Ils la redoutaient et l’évitaient. Parfois de façon tout à fait névrotique. Pendant son internat, Matt avait travaillé avec un oncologue qui détestait ses patients. Il s’agissait par ailleurs d’un excellent médecin, irréprochablement professionnel, mais dans un bar ou une cafétéria, entre collègues, il expliquait complaisamment ce que les malades représentaient pour lui.