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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Les protestants jouissent d’un statut particulier, reflété non seulement dans la politique de Pierre le Grand, mais aussi dans les inclinations de l’impératrice, entourée de favoris protestants. Un temple luthérien est construit à Saint-Pétersbourg (ainsi qu’une église arménienne) ; d’autres villes sont également autorisées à avoir leur temple, dès lors qu’elles comptent de nombreux ouvriers allemands. Dans son ouvrage intitulé Entretien sur l’utilité des sciences et des établissements d’instruction, Vassili Tatichtchev propose la première défense du « mode de vie profane » dans l’histoire de Russie. Il ne rejette pas, bien sûr, la « vie spirituelle », mais soutient le droit à la coexistence des deux. Développant son programme, l’auteur souligne la nécessité d’une absolue tolérance religieuse du point de vue de la « vie profane » et de l’État. La Russie, écrit-il, « non seulement n’a eu aucun dommage de la diversité des confessions, mais elle y a même trouvé une utilité ». La seule exception pour lui est constituée par les jésuites, « en raison de leur perfidie », et par les juifs, « non pour leur foi, mais plutôt pour leur nature mauvaise8 ».

Justifiée par les intérêts de l’État, la tolérance religieuse n’exclut pas d’effroyables persécutions pour les renégats, ceux qui ont abandonné l’orthodoxie au profit d’une autre foi. En 1738, un officier de la Flotte, Voznitsyne, converti au judaïsme, monte au bûcher. On brûle en même temps que lui Boruch Leibowicz, qui a détourné l’orthodoxe du droit chemin. En 1740, un Cosaque de Sibérie, Issaïev, converti à la foi mahométane est exécuté. De tels cas sont rares. La tentation la plus grave demeure le catholicisme. Y cèdent des Russes qui ont longtemps vécu en Occident.

La propagande catholique vient essentiellement de la Pologne. Publiés pour la première fois en 1992, les carnets de l’abbé Jacques Jubé, arrivé en Russie en décembre 1728 et qui fuiera le pays au mois de mars 1732, sont une parfaite démonstration des difficultés auxquelles se heurte un missionnaire catholique à Saint-Pétersbourg, au temps d’Anna (pas seulement, d’ailleurs). L’abbé Jubé vient en Russie en qualité de confesseur de la princesse Irina Dolgoroukaïa, née Golitsyna, qui, à l’étranger, s’est convertie au catholicisme. Les théologiens parisiens de la Sorbonne ont confié à Jubé la tâche d’enquêter sur les possibilités éventuelles d’une union des Églises, évoquée lors du séjour de Pierre le Grand à Paris.

L’abbé Jubé devra se contenter de distribuer quelques brochures, ce qui attirera sur lui les persécutions. Il se trouve en outre lié à deux familles en disgrâce, les Dolgorouki et les Golitsyne. De plus, la Russie n’a pas le moindre désir de réunir les Églises catholique et orthodoxe. De retour en France en 1735, Jacques Jubé relate ses aventures, mais son manuscrit, intitulé La Religion, les mœurs et les usages des Moskovites9, ne sera découvert que deux cent cinquante ans plus tard, à la bibliothèque municipale de Rouen. La mission de l’abbé Jubé est un échec.

Bien que peu enclin à l’indulgence envers l’impératrice Anna et son action, Nikolaï Kostomarov, en historien consciencieux, constate : « Aussi dur que fût le gouvernement d’Anna Ioannovna à l’égard du Schisme et des errements religieux [l’historien fait ici allusion aux religions autres que l’orthodoxie], il montra toutefois plus de douceur et de mansuétude que ne l’eussent souhaité certains dignitaires zélés de l’Église. » Et de conclure : « Le gouvernement prit conscience, avant le peuple russe, de cette simple vérité que les méthodes policières de terreur ne suffisent pas à contenir un peuple dans la fidélité à l’Église orthodoxe10. » Le résultat de cette prise de conscience est la création de séminaires et d’écoles visant à former des prêtres, « intelligents, savants et d’une haute tenue morale11 ».

Le manque de cohérence dans la politique du gouvernement d’Anna, le recours à quelques éléments isolés des réformes de Pierre et le rejet de certains autres, s’expliquent en partie par le fait que l’impératrice n’a pas d’idée politique et qu’elle a remis le pouvoir réel entre les mains de ses favoris ; mais il est vrai aussi que chacun de ses favoris – or, ils sont nombreux – a sa propre vision des choses et, surtout, défend ses intérêts personnels. L’historien anglais Le Donne écrit à propos de la Russie du XVIIIe siècle (en précisant, d’ailleurs, que cela vaut pour d’autres périodes) : « Le processus de prise de décisions au sein du gouvernement russe reste un mystère12. » Cette remarque s’applique entièrement au règne d’Anna. Vassili Klioutchevski qui, comme l’immense majorité des historiens, use des mots les plus durs et des couleurs les plus sombres pour représenter la Bironovchtchina, évoque le grand homme d’État Anissime Maslov, Haut-Procureur (ober-prokuror) du Sénat, qui dénonce sans relâche « le manque de conscience et la fainéantise des puissants du gouvernement et des sénateurs eux-mêmes », et attire constamment l’attention sur la condition misérable des paysans. « L’impact moral de son impartiale et courageuse persévérance agissait sur des personnalités aussi desséchées moralement que l’impératrice et son favori13 ».

Le vice-chancelier Henrich-Johann (Andreï Ivanovitch) Ostermann et le feld-maréchal Burkhard-Christophe Munich comptent, eux, parmi les « oisillons du nid de Pierre », ils ont fait carrière au temps du premier empereur. Ostermann a commencé très jeune à servir, s’occupant à diverses tâches que lui confiait le tsar, qui recourait fréquemment à ses talents diplomatiques. Après la mort de Pierre, Ostermann joue un rôle important comme « faiseur de tsars » ; sa réputation d’homme le plus intelligent de l’Empire, en tout cas à la Cour, lui permet de prendre une très large part à l’élection de Catherine Ire, de Pierre II et d’Anna. Sous le règne d’Anna, Ostermann est le véritable chef du gouvernement. À la veille de mourir, l’impératrice mandera auprès d’elle Biron et Ostermann, et confiera au vice-chancelier le document concernant son successeur.

Munich, lui, est arrivé en Russie à l’âge de trente-sept ans. Il est né dans une des principautés allemandes, le comté d’Oldenbourg qui, à partir du XVe siècle, appartient au Danemark. À seize ans, Munich part servir en France, dans le génie. À vingt ans, il a combattu, semble-t-il, dans toutes les armées d’Europe, a servi sous les ordres d’Eugène de Savoie, du duc de Marlborough, dans l’armée polonaise d’Auguste II le Fort. Parmi les travaux qu’il réalise en Russie, on trouve la construction du canal du Ladoga, dont il dirige les travaux et qui obtient la haute approbation de Pierre le Grand.

Durant les cinq années troublées qui suivent la mort de l’empereur, Munich se rapproche d’Ostermann et, après l’avènement d’Anna, il prend la direction des affaires militaires au sein du « Cabinet ». L’initiative de réformer l’armée lui revient, avec la création de deux régiments de la garde (le régiment Izmaïlovski et la garde à cheval) et d’une cavalerie lourde, l’affectation du génie à un type particulier de troupes l’instauration d’un corps de cadets de l’armée de terre. Il élève également la solde des officiers russes au niveau de celle des étrangers. Sous son contrôle, un système de fortifications est mis en place, la « Ligne ukrainienne », entre le Don et le Nord-Donets. Vingt régiments d’une « milice du territoire » sont postés dans les places-fortes de la Ligne. C’est aussi, pour une grande part, sous son influence que la Cour est transférée à Saint-Pétersbourg dont il est gouverneur-général, avant de devenir membre du « Cabinet » de l’impératrice.

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