Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
L’une des raisons qui conduisent les historiens russes à critiquer la politique extérieure d’Anna, ses guerres, est parfaitement formulée par N. Kostomarov : « Chaque État espérait tromper les Russes et faire de leur puissance l’instrument de ses fins… Une union avec la Russie était pour tous un grand appât, afin de disposer ensuite de ses importantes forces militaires et de la prendre, pour ainsi dire, en remorque. » Les deux principales puissances européennes, la France et l’Autriche (le Saint-Empire romain germanique), sont les premières à s’intéresser à la Russie. Leurs représentants à Saint-Pétersbourg ne ménagent pas les espèces sonnantes et trébuchantes pour attirer dans leur camp les responsables de la politique russe.
Dix-huit années durant (de 1723 à 1741), l’homme en charge de la politique étrangère est le comte Andreï Ostermann, bien que le chancelier en titre soit le comte Gabriel Golovkine. L’annuaire diplomatique publié à Moscou en 199214, souligne que tous les responsables de la politique extérieure russe « étaient exclusivement guidés par les intérêts historiques de la Russie, même s’il arrivait que, sans léser pour autant les intérêts de l’État, tel ou tel chancelier en profitât pour régler ses affaires personnelles ». Andreï Ostermann est cité au nombre de ceux qui savent concilier les deux.
Le choix entre l’Autriche et la France devient inévitable à compter du 1er février 1733, après le décès du roi de la Rzeczpospolita, le Saxon Auguste II le Fort. Son seul héritier légitime, Frédéric-Auguste, occupe sans difficulté le trône de Saxe, mais se heurte à des problèmes sérieux avec la couronne polonaise. La France soutient résolument la candidature de Stanislas Ier Leszczynski. Jadis chassé de Pologne par les troupes de Pierre le Grand, partisan d’Auguste le Fort, Leszczynski, candidat malheureux de Charles XII, avait trouvé refuge en France et marié sa fille Marie au jeune Louis XV. Après la mort de son rival plus heureux, il fait valoir ses droits à la couronne de la Rzeczpospolita. La France lui promet, si nécessaire, l’appui d’une force armée. Le 12 septembre 1733, la szlachta polonaise choisit pour roi Stanislas Ier Leszczynski, à l’unanimité.
En décembre 1732, deux mois avant la mort d’Auguste II, on signait à Berlin un traité qui devait entrer dans l’histoire sous l’appellation de « traité de Loewenwold » (du nom d’un diplomate russe, frère d’un des favoris d’Anna), ou encore de « traité des trois aigles noires ». Les signataires en étaient la Russie et l’Autriche, dont les blasons s’ornaient d’aigles bicéphales, et la Prusse qui avait aussi une aigle noire pour emblème, mais à une seule tête. Saint-Pétersbourg, Vienne et Berlin décidaient de ne pas laisser le fils d’Auguste accéder au trône, mais de couronner roi de Pologne le prince de Portugal. L’initiative du traité revenait à l’empereur d’Autriche Charles VI qui, n’ayant pas de fils, était très désireux de voir une de ses trois filles lui succéder. Or, le fils d’Auguste II pouvait prétendre à la couronne d’Autriche, et Charles VI voulait l’empêcher de régner en Pologne, ce qui l’eût considérablement renforcé.
L’arrivée de Stanislas Ier Leszczynski brouille les cartes des « trois aigles ». Les alliés décident alors de soutenir le prétendant de Saxe, qui signe la Pragmatique Sanction – un accord en vue de l’élection sur le trône de Vienne d’une fille de Charles VI, après la mort de ce dernier. Commandées par le feld-maréchal Lascy, les troupes russes entrent en Pologne, suivies par les corps d’armées des généraux Zagriajski, Izmaïlov et du prince Repnine. La résistance populaire polonaise tente sans succès de s’opposer à l’armée régulière russe. Le prétendant de Saxe est également soutenu par une partie de la szlachta, en particulier les magnats lituaniens.
Le 5 octobre 1733, les adversaires du roi Stanislas Ier Leszczynski élisent au trône de Pologne l’électeur de Saxe Frédéric-Auguste, qui prend le nom d’Auguste III. Leszczynski se réfugie à Dantzig, pour y attendre l’aide française promise. L’armée russe assiège la puissante forteresse, qui résiste vaillamment. La situation change, dès lors que le général Munich prend la direction des opérations. Après des tirs d’artillerie intensifs, entrepris en mars 1734, et, pour les assiégés, la fin de l’espoir de voir arriver des secours (une escadre française apparaît aux abords de la ville mais n’ose approcher), Dantzig capitule, le 27 juin. Stanislas Ier Leszczynski s’enfuit en Prusse, puis regagne la France. Les vaincus versent des millions de thalers de contributions de guerre. Placé sur le trône par les États alliés (et avant tout par l’armée russe), le roi Auguste III peut tranquillement gouverner la Pologne.
La Pologne n’intéresse la France que comme moyen de pression sur l’Autriche. Convaincu que la résistance opposée à Leszczynski est sérieuse et peu désireux d’envoyer ses armées affronter les troupes russes, Louis XV accepte de signer un traité de paix avec l’Autriche : Stanislas Ier Leszczynski renonce à ses prétentions au trône polonais ; il reste nominalement roi à vie et devient, à titre viager, maître de la Lorraine, récemment conquise par la France. La nature des relations franco-polonaises est symbolisée par le fait que la France signe avec l’Autriche le traité d’abdication de Leszczynski, cinq ans exactement après avoir passé avec lui un accord d’aide défensive et offensive.
Pour la France, la Pologne est une pièce de troisième ordre dans le jeu diplomatique. Pour l’Empire de Russie, au contraire, elle a une valeur de premier plan. La campagne menée contre le roi Stanislas Ier Leszczynski, pour la défense des « droits » d’Auguste III, coûte cher à l’armée russe. Rien qu’à Dantzig, elle a perdu huit mille hommes. Mais elle a confirmé le droit de la Russie à intervenir à son gré (avec l’accord des autres « aigles noires ») dans les affaires polonaises, et à soutenir son candidat au trône polonais. Après la mort d’Auguste II, alors que commençait la recherche d’un candidat au trône de Varsovie, la Pologne n’avait donné à la Russie aucun motif d’offense, elle n’avait ni violé ses frontières ni formé d’alliance antirusse avec aucun des voisins de l’empire. Mais peu importait. Anna – ou plutôt ses conseillers – poursuivait la politique de Pierre et se hâtait de mettre à profit l’effondrement du système étatique et social polonais – cette anarchie à laquelle les Polonais donnaient le nom de liberté. L’historien polonais Pawel Jasienica relève un fait caractéristique : « Pétersbourg était alors mis sens dessus dessous par les Allemands : la chose donne le ton de l’époque, mais elle n’a pas une importance décisive. Peu importait le nom de ceux qui décidaient de la politique russe, Ostermann, Repnine, ou autre. Tous se comportaient de la même façon, aucun ne voulait lâcher le butin de Pierre le Grand15. »
Les alliés de la Russie – l’Autriche et la Prusse – ont leurs plans, ils espèrent, si possible, élargir leur territoire aux dépens de la Pologne, mais acceptent de laisser la Rzeczpospolita sous la protection attentive de l’Empire de Russie. La victoire dans la Guerre de Nord continue de porter ses fruits.