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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Un autre acte symbolique témoigne de l’intérêt que l’impératrice porte au chliakhetstvo : les Russes touchent désormais une solde égale à celle des étrangers, nettement mieux payés jusqu’alors. Précisions toutefois, pour souligner le caractère symbolique de la chose, que cette solde sera très rarement versée sous le règne d’Anna. Les finances, en effet, sont au plus bas : la Cour dépense à tour de bras, le Trésor est littéralement pillé par les favoris et la politique extérieure coûte cher.

La transformation du chliakhetstvo en couche privilégiée s’accompagne d’un asservissement de la paysannerie qui ira en se renforçant durant les décennies suivantes ; les paysans deviennent de véritables esclaves. Le processus est irrépressible : l’élargissement des droits des propriétaires nobles s’effectue au détriment de ceux des serfs, qui finissent par ne plus en avoir du tout. Si le XVIIIe siècle est l’ère des impératrices et de la noblesse, il est aussi le temps de l’asservissement complet de la paysannerie. Les hasards de l’Histoire ont manifestement voulu que la législation privant, à la fin du siècle, les paysans de tous les droits humains, soit imposée par des femmes. Lorsque Catherine II, idole des philosophes français, modèle de monarque éclairé, s’éteindra en 1796, la Russie comptera trente-six millions d’habitants : neuf millions sept cent quatre-vingt-dix mille âmes paysannes seront aux mains de propriétaires privés, et sept millions deux cent soixante-seize mille appartiendront à la Couronne. Si l’on ajoute les familles, on peut considérer que 90 % de la population de Russie seront esclaves, asservis aux propriétaires ou à l’État.

L’impératrice Anna contribue grandement à ce processus d’asservissement en imposant aux propriétaires fonciers des tâches fiscales, en les autorisant à prélever sur leurs serfs un impôt de capitation. Le renforcement du servage et, plus encore, deux années successives de récoltes catastrophiques (de 1734 à 1736) jettent sur les routes des nuées de mendiants et de vagabonds. La fuite des serfs prend des proportions gigantesques. Pour y remédier, on applique un décret de 1736, donnant au propriétaire le droit de châtier comme il l’entend les serfs fuyards. Mendiants et vagabonds se constituent en bandes de brigands qui sillonnent le pays. Ils font la loi dans des régions de tout temps dangereuses pour les marchands – les rives de la Volga et de l’Oka –, mais ils se multiplient aussi aux abords de la capitale. Des détachements de soldats déciment alors les forêts bordant la route qui va de Saint-Pétersbourg à Moscou, afin de mieux les repérer. En 1740, peu avant la mort d’Anna, les « hommes errants » attaqueront la forteresse Pierre-et-Paul, ils tueront la sentinelle et emporteront l’argent de l’État.

L’impulsion donnée par Pierre le Grand était si forte que le navire russe continue de voguer dans la direction indiquée, malgré l’absence d’un véritable capitaine. Montée sur le trône à trente-sept ans, Anna s’efforce de rattraper les années d’ennui passées à Mitau. Biographe de l’impératrice, Nikolaï Kostomarov est sans pitié : « Paresseuse, débraillée, lourde d’esprit, mais aussi hautaine, pleine de morgue, ne pardonnant à quiconque le moindre geste qui, pour une raison ou une autre, lui déplût, Anna Ioannovna ne s’attacha à développer ni ses capacités ni des habitudes de travail, en particulier la faculté de penser, ce qui, compte tenu de sa dignité, était pourtant indispensable6. » Anna aime les toilettes (avec, sur les conseils de Biron, un goût marqué pour les couleurs criardes) et les fêtes. En 1736, elle invite l’opéra italien – une « première », en Russie. Elle raffole des bouffons et des grosses farces.

Les dix années de son règne ne forment qu’un petit chapitre de l’histoire russe, dont l’épisode le plus mémorable est sans doute la « maison de glace ». Sur l’ordre de l’impératrice, on construit, dans la dernière année de sa vie, une maison en blocs de glace. Tout – murs, portes, fenêtres, mobilier, vaisselle – est fait de glace. La maison achevée, on y célèbre les noces du prince Mikhaïl Golitsyne, converti au catholicisme et, pour cela, réduit au rôle de bouffon, avec la bouffonne kalmouke Anna Boujeninova, connue pour sa difformité. Exagérant quelque peu, un historien soviétique qualifiera l’histoire du « mariage de glace » de « honte de la Russie, pire encore que Narva, ou Austerlitz7 ». En 1835, l’écrivain Ivan Lajetchnikov, dans un roman historique intitulé La Maison de glace, condamnera sévèrement Anna et prendra pour héros positif Artemi Volynski, défenseur de la Russie contre Biron, le favori étranger.

Le gouvernement d’Anna ne s’embarrasse pas de questions sur l’attitude à adopter envers les réformes de Pierre le Grand. Ne voulant pas les contrer mais ne formant pas non plus le projet de les poursuivre, Anna (ou les responsables de la politique intérieure et extérieure qu’elle a choisis) se laisse guider par les besoins du moment, agit au gré des circonstances ou selon son intérêt personnel. Des mesures sont prises pour « réglementer » l’État : on organise une liaison postale permanente : toutes les vingt-cinq verstes, des relais sont implantés, dotés, en temps de guerre, de vingt-cinq chevaux, et de cinq en temps de paix. Une administration de la police est créée dans vingt-trois grandes villes (elle n’existait jusqu’à présent que dans les capitales). En 1737, on prescrit aux autorités municipales d’entretenir des médecins (choisis parmi les médecins militaires) dans leurs cités et de les payer douze roubles par mois. Parallèlement, des pharmacies sont ouvertes où l’on peut, moyennant finances, se procurer des médicaments.

La tendance dominante dans cette industrie que Pierre le Grand s’était tant attaché à développer, est de confier au privé ce qui relevait jusqu’alors du contrôle d’État. Les mines, possession du Trésor, sont cédées à des particuliers. Les entreprises minières passent aux mains de compagnies formées de Russes et d’étrangers. Une partie des usines et des gisements est affermée, de même que la pêche, entreprise florissante dans la région de la Basse-Volga. Une attention toute particulière est accordée aux haras dont le nombre augmente rapidement. Il faut dire que Biron est un passionné de chevaux. Le gouvernement d’Anna prend également grand soin de la monnaie : le tchervonets, pièce d’or d’une valeur de trois roubles créée par Pierre le Grand, est doté d’une nouvelle valeur permanente : deux roubles vingt kopecks. En 1731, les petites monnaies d’argent sont supprimées, remplacées par de plus grosses : roubles, poltynniks (un demi-rouble) et grivenniks (un dixième de rouble) d’argent au titre de soixante-dix-sept. Parallèlement, la monnaie de cuivre est retirée de la circulation.

La poursuite de la politique de Pierre le Grand envers l’Église est peut-être ce que l’on retiendra de plus cohérent dans le règne d’Anna. Le Synode est chargé de toutes les affaires ecclésiastiques. En d’autres termes, toutes les possessions du clergé (les votchinas des monastères) sont placées sous la dépendance d’un organisme gouvernemental. L’attitude à l’égard des autres religions dépend, comme au temps de Pierre le Grand, des intérêts de l’État. Les vieux-croyants sont persécutés, non parce qu’ils croient à leur façon, mais parce qu’ils provoquent une scission dans l’État, en se détachant de l’Église dominante. Les vieux-croyants paient double capitation, leurs monastères sont pillés, ordre est donné de les envoyer à vie aux galères pour « détournement » d’orthodoxes. Ils fuient les persécutions, quittant les régions centrales pour les confins (Sibérie, contreforts du Caucase), ou l’étranger (Pologne, Moldavie).

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