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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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L’autorité exercée par les « Allemands » (Danois, Prussiens, Westphaliens, Holsteinois, Livoniens, Courlandais) suscite une hostilité croissante. Redoutant les effets du mécontentement et se rappelant que l’absolutisme de son pouvoir lui fut assuré par l’intervention des officiers de la garde, Anna offre à cette dernière, dès son avènement, un troisième régiment, baptisé « Izmaïlovski » (du nom de sa résidence d’Izmaïlovo). Il doit faire contrepoids aux régiments Preobrajenski et Semionovski. Le commandement en est confié au comte Loewenwold, qui choisit ses officiers parmi les étrangers (en particulier parmi ces nouveaux « Russes » que sont les Allemands de la Baltique) ; son lieutenant est l’Allemand Iakov Keit, passé peu de temps auparavant au service de la Russie. On le tient pour l’un des premiers organisateurs des loges maçonniques dans le pays (il était en contact avec celles de Hambourg). Les simples soldats du régiment Izmaïlovski sont recrutés en Petite-Russie, « dans ces couches de la société, souligne un historien soviétique, où les sentiments antirusses persistaient4 ».

Le grand point d’appui de l’impératrice est cependant constitué, non par le régiment Izmaïlovski, mais par le chliakhetstvo qui a tant fait pour garder à la souveraine son pouvoir absolu. Au soir du jour où Anna déchire les « conditions » qui lui ont été imposées, en déclarant : « Et si je viens à manquer à ma promesse, à ne pas tenir quelqu’une de mes paroles, alors, que me soit retirée la couronne de Russie » – une aurore boréale apparaît dans le ciel de Moscou, phénomène rarissime à cette latitude. On y voit un mauvais présage. Le même soir, le prince Dmitri Golitsyne a ces paroles prophétiques : « Le festin était prêt. Mais les hôtes n’en étaient pas dignes. Je n’ignore pas que je serai la victime de l’échec de toute cette affaire. Tant pis ! Je souffrirai pour la Patrie… Quant à ceux qui seront cause de mes larmes, ils en verseront eux aussi, et plus longtemps que moi. »

La Bironovchtchina est une période de terreur. Les premiers touchés sont les hauts-conseillers et leurs partisans. Théophane Prokopovitch, l’un des hommes les plus instruits de ce temps, nous l’avons vu, est également l’un des premiers propagandistes russes. Le « Régiment savant » auquel il appartient avec A. Cantemir et V. Tatichtchev, a beaucoup fait pour glorifier l’action de Pierre le Grand. Par la suite, les « oisillons du nid de Pierre » ont activement soutenu Catherine Ire et participé tout aussi intensément à la lutte contre les hauts-conseillers (même si V. Tatichtchev avait, en l’occurrence, comme nous l’avons montré, une position un peu particulière).

L’archevêque Théophane chante les louanges d’Anna en des vers qui montrent que si la poésie russe se prépare seulement à prendre son envol, elle a d’ores et déjà compris la nécessité de se montrer dévouée au monarque : « Tu es notre claire lumière, Tu es une belle fleur, Tu es la bonté, Tu es la gaieté, la grandeur. » On peut dire bien des choses d’Anna, mais de là à parler de sa bonté, il y a une marge. L’impératrice est méchante, au contraire, et rancunière.

À peine sur le trône, Anna instaure (en mars 1730) une Chancellerie secrète, en remplacement du Prikaze Preobrajenski supprimé sous le règne de Pierre II. À la tête de cette police politique, elle place le général Andreï Ouchakov qui a servi, naguère, au même Prikaze Preobrajenski sous la direction de Fiodor Romodanovski et qui, sur le chapitre de la cruauté, ne le cède en rien au favori de Pierre le Grand. Les contemporains notent, au demeurant, que le chef de la Chancellerie secrète allie cruauté naturelle et vernis mondain. Andreï Ouchakov rapporte directement à l’impératrice dont il reçoit les instructions. Transférée à Saint-Pétersbourg qui, à partir de 1732, devient définitivement la capitale de l’empire, la Chancellerie secrète compte, outre le général Ouchakov, deux secrétaires et vingt et un fonctionnaires. Bien que peu nombreuse, elle effectue un gigantesque travail : plus de vingt mille personnes sont déportées en Sibérie et les exécutions vont bon train. « L’espionnage, commente V. Klioutchevski, fut désormais le service d’État le plus encouragé. » Un oukaze spécial punit de mort la non-dénonciation de propos irrespectueux entendus sur la tsarine.

La « terreur Biron », comme l’appellent traditionnellement les historiens bien qu’elle fût essentiellement l’œuvre des Russes, frappe l’imagination des contemporains d’Anna et des générations suivantes, avant tout parce qu’elle s’abat sur les plus anciennes familles : les Dolgorouki sont exilés, puis exécutés ; le prince Dmitri Golitsyne meurt à la forteresse de Schlusselburg. L’affaire politique la plus retentissante du règne d’Anna est le procès du « Cabinet-ministre » Artemi Volynski.

Distingué par le trône, Volynski, qui prend bientôt un ascendant considérable sur l’impératrice, entre en conflit avec Biron et Ostermann, et perd la partie. « On a raison de dire, confie-t-il à ses amis, que le sexe féminin est perfide, et quand une femme vous fait joyeuse mine, c’est le moment d’avoir peur ! Prenez notre souveraine : le courroux la saisit, parfois, sans que je sache pourquoi ; impossible d’obtenir d’elle la moindre résolution et le duc n’en fait qu’à sa tête. » Envoyé devant les tribunaux, reconnu coupable – il avoue, sous la torture, avoir parlé insolemment de l’impératrice –, Volynski est condamné à avoir la langue coupée, avant de finir sur le pal. Au dernier moment, Anna épargne son ancien ministre, elle adoucit son châtiment : Artemi Volynski aura la tête tranchée, après qu’on lui aura arraché la langue.

La répression frappe ceux qui ont voulu limiter l’absolutisme ; mais elle va de pair avec la satisfaction de quelques revendications de la noblesse, formulées dans les « projets » de 1730. Dès son avènement, Anna abolit la loi de Pierre le Grand sur l’héritage, qui donnait au père de famille le droit de léguer ses biens à la personne de son choix. La nouvelle loi exige que l’immobilier soit partagé « également entre tous », mais surtout, elle supprime toute différence entre la votchina (domaine héréditaire) et le pomiestié (terre concédée en échange du service et pour le temps de ce service). Le pomiestié devient ainsi propriété privée héréditaire du chliakhetstvo.

En 1731, un « corps des cadets de l’armée de terre » est créé, institution d’enseignement privilégié pour les enfants de la noblesse. Le programme de 1733 donne une idée des matières qu’on peut y étudier et de ce qui intéresse les élèves. Le corps des cadets compte, cette année-là, deux cent quarante-trois inscrits. Deux cent trente-sept apprennent l’allemand, cent dix les danses, cinquante et un le français, quarante-sept l’escrime, trente-neuf la musique, trente-six la géométrie, trente-quatre le dessin, vingt-huit l’histoire, vingt l’équitation, dix-huit le russe, dix-sept la géographie, quinze le latin, onze la jurisprudence5. À la fin de leurs études, ils deviennent officiers ou entrent dans le service civil.

En 1736, un oukaze de l’impératrice répond favorablement à l’une des principales demandes de la noblesse : elle limite la durée du service militaire obligatoire à vingt-cinq ans (il était, jusqu’alors, illimité). En outre, un père a désormais le droit de garder un de ses fils à la maison pour s’occuper de ses biens, à condition qu’il apprenne au moins à lire et à écrire. L’importance de cette décision est considérable : le service de l’État – militaire ou civil – n’est plus la seule carrière possible pour un noble. Une nouvelle couche de propriétaires terriens se forme, indépendante du service de l’État. Un quart de siècle plus tard, l’ensemble de la noblesse sera ainsi libérée du service obligatoire. Mais le premier pas dans ce sens est effectué grâce au décret de 1736. La possibilité de quitter le service au bout de vingt-cinq ans permet aux nobles, qui commencent à servir à l’âge de vingt ans, de regagner leurs domaines à la fleur de l’âge.

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