Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Le seul point fixe, solide – fondement de l’autocratie –, reste le pouvoir du monarque. Pierre l’a privé de sa légitimité divine. L’autocratie se laïcise et Théophane Prokopovitch démontre scientifiquement la nécessité et le caractère inéluctable de la « vérité de la volonté des monarques ». Le chliakhetstvo reconnaît à son tour la nécessité et le caractère inéluctable d’une autocratie sans limites.
3 L’impératrice et le favori
Le funeste attachement d’Anna à un favori vil et sans âme, assombrit tant sa vie que sa mémoire dans l’histoire.
Nikolaï KARAMZINE.
La question du rôle de l’individu dans l’histoire a été maintes fois abordée par les historiens, les philosophes, les psychologues. Le rôle du favori (ou de la favorite) n’a pas été envisagé moins souvent, sur la base d’exemples concrets. Dans un ouvrage qui reste à écrire, sorte de traité de « favoritologie », des chapitres entiers devraient être consacrés à l’impact des favoris et favorites sur les souverains.
L’histoire russe avait déjà une certaine expérience du problème, avant l’arrivée d’Anna à Moscou, le 10 février 1730. Les favoris d’Ivan le Terrible, d’Alexis et de Pierre Ier avaient influencé la politique, soutenant le tsar ou lui faisant obstacle. Le rôle des favoris auprès des femmes accédant au trône avait aussi une longue histoire. Elena Glinskaïa, mère d’Ivan IV le Terrible, s’était appuyée sur le prince Ivan Ovtchina-Telepnev-Obolenski, la régente Sophie avait cédé les rênes du gouvernement au prince Vassili Golitsyne et, sous le règne de Catherine Ire, le pouvoir était détenu par Alexandre Menchikov. L’impératrice Anna amène, elle, en Russie, Ernst-Johan Büren (1690-1772), qui modifiera son nom en Biron, se donnant, par cette nuance, un air de parenté avec les Biron français.
La fatale rencontre a lieu à Mitau. La duchesse de Courlande ne dirige sa province que sur le papier : Pierre Bestoujev, représentant de Pierre le Grand, régente tout au nom du souverain russe ; il est aussi l’ami intime d’Anna. Bestoujev prend sous sa protection un jeune et habile bellâtre, Büren, fils de palefrenier, affirme-t-on à Mitau. Revenu quelque temps en Russie, Piotr Bestoujev découvre, à son retour en Courlande, que sa place est prise auprès de la duchesse. Nikolaï Kostomarov écrit, dans les pages qu’il consacre à Anna : « Selon les témoignages des contemporains, Anna Ioannovna montrait pour Biron un attachement hors du commun. Les pensées et les actes d’Anna Ioannovna se conformaient entièrement à l’influence exercée par son favori. Tout, quoi qu’elle fît, venait en fait de Biron. Chacun le comprit en Courlande, lorsqu’elle y fut duchesse, puis en Russie, quand elle devint impératrice1. »
La passion de l’impératrice pour ce fils de palefrenier qu’elle élève au rang de duc et auquel elle confie le pouvoir en Russie serait le sujet idéal d’un roman historique, d’autant que la personnalité du favori a suscité les commentaires, tant des contemporains que des générations suivantes. Fille de Piotr Bestoujev, la princesse Volkonskaïa ne nomme pas autrement Biron, dans sa correspondance, que la « canaille de Courlandais ». Vassili Klioutchevski opte, lui, pour « cette canaille de Biron ». Seuls, trois grands acteurs non couronnés de l’histoire russe auront donné leur nom à une époque : on a ainsi, au XVIIIe siècle, la Bironovchtchina, au XIXe l’Araktcheïevchtchina (du nom d’Araktcheïev, ministre tout-puissant d’Alexandre Ier), au XXe la Iéjovtchina (du nom de Iéjov). Le favori de l’impératrice Anna, le ministre préféré d’Alexandre Ier, le fidèle commissaire du peuple de Staline ont laissé leurs noms aux périodes les plus lugubres de l’histoire russe. Parmi les favoris dont le souvenir est resté, Biron occupe une place à part. Il n’a pas de « projet », ne souhaite pas transformer la société, comme Araktcheïev, ou le monde, comme Iéjov. Cette « canaille de Biron » ne rêve que richesses, gloire et pouvoir.
La Bironovchtchina s’étend de 1730 à 1740, autrement dit du jour où Anna monte sur le trône au jour de sa mort. C’est une époque où les « Allemands » règnent en maîtres sur la Russie. À la différence d’Araktcheïev et de Iejov, Biron est complètement oisif, il n’occupe pas de fonctions gouvernementales. Bien plus, il ne veut se soucier de rien et n’a pas l’intention d’exercer une activité ; son unique souci est d’amonceler des richesses et de veiller à ses intérêts personnels. Sa position de favori (l’impératrice est prête à accéder au moindre de ses désirs) fait de lui le symbole et le synonyme de l’emprise « allemande ». « Les Allemands, écrit Vassili Klioutchevski, se mirent à pleuvoir sur la Russie, comme les ordures d’un sac troué, ils cernèrent le trône, s’immiscèrent à tous les postes les plus rentables du gouvernement2. » L’historien songe avant tout à cette « canaille de Courlandais » qui ne s’intéresse qu’aux chiens de race, et à une « autre canaille », liflandaise cette fois, le comte Loewenwold, « le plus faux des hommes, joueur passionné et grand amateur de pots-de-vin », également favori de l’impératrice.
Contemporain de Klioutchevski mais plus âgé, Nikolaï Kostomarov ne considère pas que le caractère « très dur et cruel » du règne d’Anna puisse être attribué à « Biron et aux Allemands regroupés autour de lui3 ». Kostomarov dit avec force qu’on ne peut parler « des Allemands en bloc, car ceux qui se trouvaient à la tête de l’État ne formaient pas une corporation unie et ne poursuivaient pas les mêmes buts ». Il convient d’ajouter, en outre, que cette appellation ne désigne pas forcément de véritables Allemands. Biron et Loewenwold seraient aujourd’hui tenus pour des Lettons ; Andreï Ostermann qui, de fait, dirige le gouvernement d’Anna, et le feld-maréchal Munich – le plus grand chef d’armée de l’époque – sont, eux, d’origine allemande ; un autre chef d’armée, le feld-maréchal Lascy, est hollandais.
L’emprise « allemande » est en réalité une domination étrangère. Depuis le règne d’Ivan III qui, marié à Sophie Paléologue, ouvre les portes de la Cour aux étrangers, et principalement aux Grecs, leur présence dans la Russie moscovite, puis dans celle de Pétersbourg (à partir de Pierre Ier le Grand), sévèrement contrôlée, est tolérée, malgré le mécontentement qu’elle suscite, parce que jugée nécessaire. Les étrangers sont avant tout des techniciens (militaires, ingénieurs, architectes) ; ils apportent des acquis et des savoirs qui font défaut à la Russie. Sous le règne de Pierre Ier, ils commencent à occuper des fonctions gouvernementales, mais sous l’œil vigilant du souverain. La Bironovchtchina est un temps où les étrangers prennent en main les rênes du pays, sans plus de contrôle. « Tout s’effectuait à l’initiative de l’impératrice, écrit Nikolaï Kostomarov, mais exactement comme si, à sa place, un nourrisson se trouvait sur le trône. »
Cette évolution de la situation des étrangers en Russie n’est pas entièrement liée à la personnalité de l’impératrice. Elle vient aussi de ce que les victoires de Pierre le Grand dans la région de la Baltique, le rattachement à la Russie des anciennes provinces suédoises ont ouvert la voie de la capitale à tout un groupe d’étrangers, puissant, organisé, doté du savoir et des acquis européens. Par suite de l’élargissement des frontières de l’empire, ces étrangers sont devenus des Russes. C’est à cette époque que Théophane Prokopovitch invente le terme de rossiïanine (désignant un homme établi en Russie, sans être pour autant un Russe ethnique) qui connaîtra une grande vogue à la fin du XXe siècle, après l’effondrement de l’empire soviétique.