Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Nous savons qu’il n’y avait là personne pour lui répondre. Il attendit un instant, puis murmura d’un air contrarié:
– Je n’aurais pas été fâché d’être deux, ici.
– Pour ce qui est de ça, patron, nous sommes deux, déclara Pistolet. Ça ne me démange pas beaucoup de m’aligner avec le marchef, qui est fort comme un bœuf et qui pique en traître, par-dessus le marché; mais, s’il le faut, vous allez voir qu’on est Parisien avec honneur, et qu’on va se comporter gaiement à la danse!
M. Badoît dirigea sur lui l’âme de sa lanterne et le regarda.
– Va bien, Clampin! dit-il. Tu as l’air d’un quelqu’un, ce soir… et j’ai ouï conter que, dans les révolutions, vous êtes de drôles de petites bêtes, vous autres. Il s’agit d’entrer là-dedans.
– Porte, s’il vous plaît! cria aussitôt Pistolet.
– Veux-tu bien te taire!… Tu n’as pas d’outils, toi? Je te crois honnête…
– Pur et sans tache, interrompit le chasseur de minets, mais j’ai mon passe-partout. Voyons voir.
Il prit sous sa blouse le tout petit crochet de chiffonnier qui lui servait à massacrer les chats et en introduisit la pointe recourbée dans la serrure du n° 9. Il y eut un grincement intérieur et la porte s’ouvrit.
À tout événement, Pistolet fit un saut de côté pour se mettre à l’abri derrière le battant.
M. Badoît exécuta pareillement un mouvement de retraite et glissa prestement sa main sous le revers de sa redingote.
Une minute se passa dans l’attente.
– S’il est là, il veut garder son avantage, dit Pistolet. Y va-t-on?
– Tu as du cœur, petit! murmura Badoît. Recule-toi, que je passe. Tu n’es pas de l’état; moi, je fais mon devoir.
Et avec une résolution triste, privée de cet élan qui vient en aide au courage du soldat sur le champ de bataille, l’agent quitta son abri. Aussitôt qu’il eut dépassé le seuil, il lança la lumière de sa lanterne à l’intérieur. Pistolet, qui le suivait de très près, s’écria:
– Déménagés, les locataires!
Badoît eut un soupir de soulagement: mais, comme il reprenait son haleine, sa poitrine se serra et il murmura:
– On a tué ici! ça sent le mort.
– Possible, répondit Pistolet, dont la figure mièvre et pâle avait une sorte de gravité. Ça sent.
Il s’agenouilla sur le carreau, à la place même où Jean Labre était tombé, et dit:
– Approchez voir la lanterne.
La lueur oblique éclaira le sol qui, évidemment, venait d’être lavé. Une trace rougeâtre, qui courait en zigzag entre les jointures des tuiles, frappa en même temps les yeux de l’inspecteur et du gamin.
– Qu’ont-ils fait du corps? pensa tout haut M. Badoît.
– Les coups de pioche… murmura Pistolet.
Il n’y avait pas besoin d’autre explication. L’âme de la lanterne se promena lentement sur les parois de la chambre ronde.
Le panneau avait été replacé avec une merveilleuse adresse. Aucun indice ne trahissait le lieu choisi pour la sépulture de Jean Labre. Bien plus, certaines parties de la boiserie avaient des défauts ou des fissures qui éloignaient l’œil de la vraie cachette.
Pistolet, marchant à quatre pattes, interrogea les carreaux un à un.
Puis Badoît, monté sur une chaise, sonda le plafond bas, qui était à portée de la main.
Rien, nulle part.
Une dernière épreuve, consistant à éprouver avec la main chaque planche de la boiserie, donna un résultat également négatif. Tout ce vieux bois plaqué sur une maçonnerie épaisse donnait au toucher une sensation d’uniforme humidité.
– C’est tout de même joliment joué! dit Pistolet avec conviction. Rien dans la main, rien dans les poches! Ils ont escamoté la chose comme une muscade.
Badoît réfléchissait.
Il alla ouvrir la croisée qui donnait de biais sur le quai des Orfèvres dans la direction du sud-ouest.
La lune n’avait plus de voile.
La première chose qui frappa ses yeux fut la maison à deux étages dont le balcon était éclairé vivement.
– C’est là qu’était le signal! murmura-t-il. Ceux qui étaient ici voyaient le foulard rouge… Il était pour eux, peut-être…
«Clampin! s’interrompit-il, M. Chopand demeure rue de la Barillerie, 3; M. Mégaigne, rue de la Harpe, 7. Je me charge de M. Martineau: nous serons assez de quatre.
– J’en suis, si vous voulez, patron.
– Va d’abord me chercher M. Mégaigne et M. Chopand. Rendez-vous sur le Pont-Neuf, à la statue.
– Ils seront couchés.
– Ils se lèveront.
– S’ils ne veulent pas?
– Tu leur diras que c’est une grande affaire, une affaire capitale: l’affaire Gautron à la craie jaune.
VII Suavita
Nous rétrogradons de quelques heures pour pénétrer enfin dans cette mystérieuse maison à deux étages, dont nous n’avons pas encore franchi le seuil, mais qui a, sans nul doute, piqué la curiosité du lecteur, ne fût-ce que par le foulard rouge flottant comme un drapeau à son balcon.
Ainsi en est-il dans ces récits de l’histoire du crime, où l’écrivain n’a à dépenser ni beaucoup de talent, ni beaucoup d’imagination.
Les faits sont là qui se posent d’eux-mêmes en jalons; les personnages existent; il ne s’agit que de ménager un peu l’intérêt contenu dans ces étranges procès-verbaux.
Au premier étage de cette maison du quai des Orfèvres, qui faisait face, à la fois à la lucarne de notre pauvre ami Paul Labre et à la fenêtre sud-ouest de la tour du coin où Jean Labre venait d’être assassiné, habitait la famille du général comte de Champmas, prisonnier d’État.
La famille du général, veuf depuis plusieurs années, se composait seulement de deux filles.
Lors de sa condamnation, qui avait eu lieu à la suite des événements que nous avons rapportés, vers la fin de 1833, le général n’avait pas eu à s’occuper de ses filles. Elles restaient tout naturellement à la garde de leur tante, Mlle Reine de Champmas, laquelle entourait son frère d’une affection telle que jamais elle n’avait voulu se marier.
Il n’avait fallu rien moins que cette affection véritablement profonde pour amener Mlle Reine à conserver la direction de la maison de son frère malgré l’intrusion d’une jeune fille étrangère qui vint s’établir à l’hôtel, peu de mois après la mort de la comtesse, et que le général présenta tout d’abord comme étant Mlle de Champmas.
Suavita, la plus jeune fille du général, la fille unique de Mme la comtesse, avait alors onze ans. Son père l’adorait, mais elle avait eu une enfance souffrante et incessamment menacée; le général était frappé de l’idée qu’il la perdrait.
L’autre, celle qui venait on ne savait d’où, fruit de quelque aventure de jeunesse, se nommait Ysole, et avait alors quinze ans. Aux reproches de sa sœur, chagrine et presque indignée de voir arriver cette étrangère qui allait partager les droits de l’enfant légitime, le général avait répondu:
– Dieu m’a pris ma femme qui était un ange; Suavita est un ange que Dieu me prendra. Laissez-moi habituer celle-ci à m’aimer pour que je ne reste pas seul sur la terre.